22 juin 1977
Afrique du Sud
Le Cap
Cape Town cité toxique
elle et le Professeur B. et le babouin et les assistants et le
fourmillement
elle et le cœur du babouin
à greffer * ici *
sa poitrine un trou
elle enchâssait dans ses réflexes
habituels (yeux clignent bas-ventre remue) d’autres
mouvements, leur abrupt. des commencements brusques aussitôt
tus.
sa poitrine un trou pour y caser le cœur du babouin.
sa poitrine puits à chaleur
tout le soleil dehors qui assiégeait
l’hôpital Groote Schuur
puis attaquait
degré mille un four dans la poitrine
/ cœur rôti/
elle (re)muait difficilement –
l’anesthésiant
partout mais peu dans les pensées dans les
germes du mot
trois puis dix lettres c’était le mot se
formant
le mot irrigué donnait des phrases
pour elle
elle se donnait des phrases des secours
parlait à mort
je
poitrine un grand trou
je
babouin 1977
xénotransplantation premier acte
de l’étranger dans sa poitrine, de
l’animal et déjà des sourires
réquisitionnant les traits : ah elle et son cœur
de babouin, elle et des bananes, elle et des arbres où
grimper.
Cape Town lieu commun
et ailleurs
et lieux dits hasardeux
de l’animalité à nier
des villes réservées bipédie
des hommes authentifiés
elle
sa poitrine un trou pour y caser le cœur d’un
humain
seulement
seulement le Professeur B. y glissait un cœur de
babouin
sa poitrine un trou comblé
pour 6 heures
6 heures à Cape Town
6 heures de vie empruntée
et 600 peurs lapées
l’aigre sur la langue
silence
ici on greffe du mirage
et le béant ainsi rempli, son béant
récuré où emboîter
l’organe. l’organe c’est parfois le
faussaire, ce qui peut contrefaire le pouls, la vie. c’est
une copie périssable. ici 6 heures de faux. 6 heures
singeant des décennies.
l’organe du babouin c’était encore elle
; c’était encore cette pensée
façonnée : je reste bloquée au
même âge, 25 ans, j’épouse
1977, je pourrais vous en apprendre.
l’organe du babouin c’était
elle
un prolongement
pas une salissure
pas un drame importé
pas une intrusion
sa poitrine une négation de l’effraction
elle s’entretenait
se donnait des phrases de combat
elle rabotait les pensées pernicieuses
traque du sinistre
et le morose lancé contre les instruments
chirurgicaux
m
mo
mot
mots garnis d’assurance mots
mot
mo
m
des mots c’est cela on reste humains, même
parcellaires. des mots pour tous et des mots c’est cela que
l’on croit infalsifiable, c’est notre parole et son
trajet depuis où. des mots pour narguer les babouins, des
mots pour Cape Town et pour les poitrines à trous.
des mots fourrés de tous nos mensonges.
et ses mots pour le cœur
inséré
b a t
sa gestuelle seulement pensée
25 ans et cobaye, pourquoi ici, emmitouflée de
chaleur, pourquoi un cœur à échanger,
pourquoi l’offre du Professeur B.
pourquoi l’entrelacement risque et
chimère.
25 ans et cobaye, volontaire ou c’était la
famille. les parents dans la ville, dans la salle alors. et dans la
poitrine.
le parents pas babouins pas de mots pour eux
et elle l’hybride
l’enfant qui aurait forligné
elle déjouant la généalogie
hachant l’arbre
à contentements
pourquoi dans la pensée ces regards interceptés cette curiosité des autres pourquoi penser
les phrases continuaient
autonomes les phrases
continuaient à se former et la tête
déborderait
les phrases alors obligées de gagner le cœur du
babouin
b a t
les phrases pour penser pourquoi
pour penser le lieu
les phrases d’elle et pour peu
sa poitrine un trou comblé
par le cœur et les phrases
par les doigts du Professeur B. qui s’agitaient
je ne vois pas
je ne sens pas
je sais qu’en 1977 on peut encore
s’offrir une collection d’ombres
elle avait 25 ans et d’autres mues espérées
peut-être un fiancé, un travail ; toute
une vie
à vouloir épouser la normalité. les
projets notés sur un grand tableau et le souhait de les
raturer un à un. une abondance de projets. surtout la
discrétion.
peut-être une répétition de cassures ;
toutes une vie de plâtre et mastic. mais certaine que les
sinuosités menaient à des lieux aussi beaux. des
panoramas de la ville et de la montagne proche, du
simili-paradis.
peut-être la peau et entre les seins le cœur encore
humain, peut-être les possibles.
elle et ses heures à tuer
j’ai du vent
j’ai 1977 pulsations
un espace soudain
le Professeur B. et les assistants à
l’écart
et d’une brise le surgissement
autant d’instants
prometteurs et les brûlures en pause
autant d’histoires de miracles que sa pensée
ânonnait
la fois où
et cette fois là aussi – du dieu gobé
provisoirement
la fois où les phrases
autonomes les phrases se paraient de
crédulité
à Cape Town un vent
d’ingénuité
la ville sans creux
sa poitrine sans trous
babouin
babouin
et sans place pour autre chose d’humain
combien d’organes de babouin, de porc, avant de voir
les autres déraper, la croire changée
d’espèce, peut-être dès le
premier. après les sourires la méfiance, la peau
qu’on ne voudra pas toucher, même pas le front pour
adouber la sauvée.
même pas de place pour autre chose
d’humain.
et après la méfiance
après encore après
elle pouvait tout prévoir
b a t p a s
la fois où l’insouciance filait
les phrases gavées de lugubre
de maussade
les phrases pour écorcher le divin
xénotransplantation millième
acte
les mêmes craintes à brandir
à feuilleter quelques heures
à la fin
elle
escortée par leurs peurs du groupe
les siennes
le panachage des trouilles
elle et ce qu’elle devait aux terreurs communes
emprunt de croyances
des dettes du pire
babouin dans la poitrine et animalité qui rendrait
poreuses les membranes, qui s’infiltrerait dans les organes
voisins. qui dit frontières caduques, qui dit atlas des
artères polluées. des cartes comme dans de vieux
livres d’Histoire, cartes montrant les avancées
des armées ; couleur jaune pour les babouins et tout leur
territoire soudain, tout un corps. la ligne de front sans cesse
repoussée.
c’est tout un corps qu’on
cédait.
babouin intrusion et les risques de rejet
sa poitrine une effraction
6 heures de délitement
malgré les immunosuppresseurs
babouin intrusion et les risques
d’un rejet suraigu
rejet de tout ce qui se voudrait
imitation d’humain
rejet anticorps sur épitopes
rejet du distinct
c’est tout son elle qu’on
apeurait
son elle inquiété
les alarmes à ébruiter
je m’évente
dans tout Cape Town
je voyage
de lèvres en lèvres
peut-être sur le parking de
l’hôpital des gens bruyants, panneaux
colorés hurlements, des gens complets et leur
colère contre le Professeur B. , contre les trous, des gens
en chœur sommaire, éludant les reliefs. des gens
qui auraient croisé ses parents, son fiancé et
agitant des babouins morts pour ébranler les
passants.
et tous leurs mots à rejeter, système immunitaire
ordonnant l’ablation de leurs arguments. dans le sang un
ensemble de protéines véhiculées et
appelées complément, et servant aussi
à cela, détruire les intrus.
elle leur donnait des phrases de colère
mots permutant
pour gainer toutes leurs menaces
elle et l’ancien trou et le babouin
et le fourmillement des pensées
comme une ivresse de se jacter
/ babillage qui jouxtait l’anxiété
rassérénait /
sa façon de débrancher le monde
sa seule provision de lumière sous les yeux et qui allait
s’amenuisant
la rétine désenchantée
assaillant la grisaille
sa poitrine seule
débrancher l’autour
le vacarme à Cape Town
le saccage des corps mutants
syndrome Minotaure
délayer ce qui venait des agités
mais c’est cela, diraient-ils sûrement,
c’est cela omets le babouin sacrifié, et tous les
animaux dans des cages et laboratoires
stérilisés, c’est cela leur milieu
naturel, leur goût certain pour la
captivité.
(grossièretés)
mais on les nourrit, on les prépare, les gentils primates,
malgré leur croissance si lente, leur taux de reproduction
décevant, on les prépare pour toi, diraient-ils
sûrement, on en fait des réserves
d’organes, c’est donc cela ta guérison :
un meurtre.
mais c’est une vie pour ta vie
débrancher l’invective
le fulminant
mais c’était la poitrine alerte
le Professeur B. qui accourait
et ses doigts se démenaient
comme détachés de son corps
autonomes les doigts et les ordres
le soulagement
elle
sa poitrine un babouin remuant
rebelle
organes mutinerie
elle avait 25 ans et tout un corps convoitant l’évasion
et tout un chapelet d’organes à
égrener
rein – présent
foie – présent
etc – présent
tous retenus provisoirement
quelques heures encore de joug
je suis grimée d’hébétude
maintenant halte
l’hôpital Groote Schuur, heath park,
c’est ici qu’a eu lieu la
première transplantation cardiaque, 1967. même un
musée aménagé pour que chacun
s’en souvienne. un patrimoine à cajoler et le
Professeur B. que l’on voyait parfois dans les couloirs, sa
figure sans signes distinctifs, cheveux bruns.
l’hôpital et sa renommée, un territoire
s’étirant et rien d’autre à
souligner. la même odeur que partout, les mêmes
sauvetages. le même hôpital qu’on aurait
pu déplacer dans d’autres villes, ce sont des
lieux interchangeables.
partout des bâtiments prévenus contre les
spécificités, partout un monde
régulier.
même pas un musée pour elle
pour ses 6 heures de lutte
ah ça
/ de ses objets exposés
sa vie fusée
sa montre
son pendentif /
même pas échantillonner sa peine et en
vitrifier des bribes
un film
ah ça
sa vie possible
il y aurait eu tant de précautions à prendre si,
par hasard, la xénogreffe avait marchée
1- ne jamais voyager en dehors de son pays
2- ne jamais donner son sang
3- ne jamais avoir d’enfant
4- déclarer tous ses partenaires sexuels aux
autorités
5- accepter par avance du subir une autopsie
6 – 7 – 8 –9 – dix-mille
il y avait tant de sinueux
même pas d’échecs
compensés
de vie musée
prière, juste une étiquette à côté d’un portrait,
juste cela et juste pourquoi un visage et nom
inconnus, juste 25 ans à honorer, de la peau juste
lissée
son nom alors la gomme gomme son nom
son visage alors
à recomposer
son elle alors
vide
qui avait son nom et le gardait, celui du babouin aussi, qui
pour s’extirper les bons mots mais se contentant
d’une rétention d’elle.
elle encastrée dans des dossiers
dans Cape Town
elle dont le rôle suffisait
la posture
le corps ouvert
elle avait 25 ans et tous les noms qu’on lui inventait
sa poitrine un trou où glisser son passé
comme nous feignons d’avoir
été enfants
quelques jeux restent
quelques images d’un corps chétif
comme elle n’avait ni nom ni jadis
à compulser
ses pensées absorbées par le
présent
ses phrases collant à l’instant
je b a t s
les autrefois
ce qui voudrait surgir
et qui n’est pas 1977
même le fiancé et les parents, des inventions à repousser. à dissoudre dans des phrases sur le Professeur B. , sur le babouin, sur tout ce qui la sillonnait en ce moment. et penser quoi d’avant, penser pourquoi, alors que tout semblait commencer à l’hôpital Groote Schuur, tout un corps ayant germé dans ces blocs. elle avait le nom de tous les patients, madame, monsieur, mademoiselle, elle avait la vie conforme. tout pour ressembler à tous ceux qui attendaient d’être opérés, tout pour s’agglomérer. elle pouvait penser pourquoi penser. pourquoi se différencier, à cause du babouin peut-être, une belle idiotie. était-ce elle qui avait souhaité qu’on taise son nom, qu’on dise une jeune femme de 25 ans et rien d’autre pour la distinguer. une patiente. avait-elle insisté.
son nom une histoire hors d’elle
une vie précédente qu’elle pouvait
décolorer
elle
et la valse des hommages qu’elle avait peut-être
voulu empêcher
le portrait noirci
et l’étiquette arrachée
six heures de bruit dehors
et le reste d’anonymat
dans le cimetière surtout, dans un quartier
paisible de Cape Town, une tombe standardisée
espace épitaphe
pas plus de babouin gravé
flânant, nous aurions vu les vengeances
évitées
ce serait la tombe de chacun, le lieu où prier tous les
morts, indifféremment, sans visage pour parasiter les
sanglots, pour les orienter sur une femme en particulier
comme l’esprit d’une fosse
commune
dans une tombe individuelle
sa poitrine pour recevoir d’autres trépassés
mais le Professeur B. veillait, à chaque menace il s’agitait, toujours un œil sur les machines, croisant leurs données. et tout d’un virtuose parfois modeste parfois si fier ; il couvrait la salle de ses ordre répétés, incisifs.
pour elle ce n’était qu’une
présence confuse
des phrases superposées à ses phrases
redondance des espoirs
aspirations écho pour la guérison
tous les vœux en double
n’y suffiront pas
c’était une ombre diffusant son
assurance
mouvement non gribouillis
dis et redis l’utopie
ah ça
prudence ingérée
c’étaient elle et lui
voulant griffer les circonspects
les ceci
les perplexes pour ne pas se commettre
les ceux-là
qui devisaient sur les risque, les zoonoses. ils y allaient de leurs
phrases : les maladies virales transmises au receveur par le greffon
– les primates porteurs sains de microorganismes
pathogènes qui pouvaient franchir la barrière
d’espèce – le receveur
immunodéprimé – les mutations
– les rétrovirus – il faut
être pondéré – maintenant le
temps d’un moratoire – à Cape Town et
ailleurs.
les ceux-là raisonnables qu’en d’autres
occasions elle aurait écoutés. les
ceux-là installés.
label risque et inconscience
je me tatoue
je sculpte
rien que de l’inconvenant
elle avait 25 ans et faisait dérangement
quand d’autres s’acharnent inutilement à
rudoyer les villes
font un charivari de surface
quand d’autres se grisent d’une empreinte
temporaire
elle
et son malgré elle
ses traces
sa poitrine une violence pérenne
elle
implicitement dans les pensées
une plaie vivace
entaille
elle se donnait inutilement des phrases pour
s’absenter
retirait son nom pas sa place
pas son cœur de babouin
babouin
babouin
dans quelle poubelle le corps du babouin
tout sec
le corps omis
restes d’un sacrifice
et miettes d’un monde suranné
qu’on aurait à trier
y prélever de quoi s’amender
les tâtonnements toujours les bonds puis
volte-face
d’une médecine accro aux cahots
babouin racorni
mais elle n’avait pas cette image
elle
s’occupait d’elle
des mots qui pouvaient s’intercaler
entre les instants d’abattement
des mots manquants
pas d’autres mots voulus que ceux qui échappaient, imaginant les sens qu’ils enfermaient si singuliers, imaginant des synonymes trop nébuleux. une intransigeance que l’on sait habituellement attiédir.
reste là idée
exhortation
reste là mot d’affres
sa poitrine un bégaiement de l’aide
elle se retirait des phrases
voyait du dessus son corps voyait ce que le Professeur B.
voyait
images mêlées d’un corps
déballé
elle se retirait des vues
immobile alors et les yeux suturés
elle se retirait des gestes et des gestes
des années
elle se retirait des morceaux d’ombre
ingurgitait des murmures proches
il faut tout arrêter, disait l’un, on la perd, on s’acharne et dans 30 ans ce scandale encore. on continue, disait l’autre, c’est presque cela, presque un sauvetage, on sait que rien n’y manque. et d’autres encore, des divergences, des mots déformés et ricochant contre une membrane qui l’enveloppait. des bavardages trop souvent indistincts, tout ce qui témoigne d’une vie souterraine, toute une altérité étouffée. et ce magma sonore qui filtrait dans ses oreilles, des paroles cérumen.
elle et son heure de rien
une heure au moins dans une coque assez hermétique pour que
d’un coup tout s’éclipse
et sa poitrine et les murmures autour
elle et une défaillance qui l’isolait un
moment
une bogue où goûter au silence
dans l’hôpital et dans la salle
c’était toujours 1977 qui titubait d’une
minute vers la suivante, un temps ballotté par les
étapes qui se succédaient. autant de ruptures de
la linéarité.
et chaque personne présente qui s’accrochait
à la date, qui bourlinguait avec elle,
prisonnière des mêmes tourbillons et des
mêmes phases au ralenti. chaque assistant subissant cette
heure de flottement.
après l’émulation, après
l’enthousiasme d’une opération quasiment
inédite, après cette ferveur de se savoir
séquestrer par l’Histoire, revenait la petitesse
des gestes faits, chacun infime dans le rouage. le Professeur B.
encore, on pouvait aisément deviner son importance, mais les
autres et leur 1977 inaperçu. leur temps à
l’orée d’une renommée
qu’ils ne connaîtraient jamais.
et leurs doutes.
et leur sentiment parfois de jouer aux sorciers. un babouin et une
femme dont on entrelacerait les corps, et c’est nous qui
avons osé, nous les zélés.
du jamais plus écumant leurs lèvres
à Cape Town des têtes gonflées
de regrets
et s’inventant des motifs
à Cape Town d’autres têtes
comblées
des clans et la patiente esseulée
des haines incrustées dans chaque geste
tout ce qui la dépassait
des conceptions qui bataillaient et se
l’appropriaient
elle
réquisitionnée
blottie dans leurs attaques
son elle miniature bringuebalé d’une assertion
à l’autre
elle avait 25 ans et écartelée pour la cause
toujours l’heure à
l’écart et Cape Town qui semblait maintenant
rabougri
la ville enfouie dans l’hôpital
lui-même enfoui dans la salle
tout se tassait ainsi dans un lieu restreint. un huis-clos
d’où rien ne débordait. autour plus
rien ne subsistait que quelques îlots d’un monde
noyé. quelques remous qu’on percevait
difficilement.
et la salle une reproduction de la ville ensoleillée
où chacun paresserait avant de se démener
à nouveau. la salle une enclave où
décalquer les rues, les bâtiments, ce qui faisait
la singularité de la ville. et la salle aspirant les
désirs de fugue, confinant chacun dans sa posture, ses
gestes appris, ses réactions. le lieu avait
apprivoisé la patiente, le Professeur B et les assistants,
pouvait contenter chaque opinion. ceux qui restaient pour sauver la
jeune femme, ceux pour témoigner du massacre. une
tranchée imaginaire.
les corps et la pulsation continue d’un
événement rare
se mélangeaient
une heure où la poitrine de la patiente ne voilait plus les
audaces
une heure sans Cape Town
une heure de vie fossilisée
et 100 peurs en suspend
la brise sur la langue
jusqu’à ce que cette image
s’émancipe
floue ceux qui voulaient que la scène dure
jusqu’à ce que l’image
s’éparpille
et des débris offerts à ceux qui ne savaient se
mouvoir
à quelques mètres
des fragments s’accolaient
se dissipaient à nouveau
et ceux-là qui veulent de la stabilité quand tout
tressaille
ceux-là perdent l’image
une autre heure et elle qui émergeait
sa poitrine un bruit
fissurant l’engourdissement de chacun
queue leu leu de rêves
voilà ce que j’ai subi
des rêves de sursaut
un conglomérat de ses envies
celle d’arracher le cœur du babouin
celle d’hurler
et celle d’obstruer quelque chose
les gestes du Professeur B.
la ville
obstruer l’ordinaire
elle
et l’envie d’une capitulation
déguisée
sous la vivacité
un abandon
elle
et l’incohérence de ses vœux
autant des pensées polluées par son
indécision
une fois guérie
une fois expirant
chaque fois démissionnant
chaque fois les mots pour constater sa passivité
obligée
son inertie
sa docilité
chaque fois sa langue se froissant d’une manière
qui lui était propre et dans les plis les mêmes
vocables s’entassant. une langue de malade soumise.
elle et son peu de pouvoir que les soignants agitaient comme un jouet,
qu’ils exagéraient. tous leurs monologues sur
l’importance d’être
déterminé, obstiné.
ténacité outrée.
ses mots pour le cœur
inséré
b a t
malgré les leurres sus
jamais tant de nous
que dans ces fables intimes qu’on se
répète
jamais d’autres histoires
nous contenant si parfaitement
des milliers de battements crées
le babouin un simple outil de sa survie
elle
et un instant de mégalomanie
ce que le monde lui devait
cet organe une dette
pourquoi cet éclair passé glorieux
pourquoi la fausseté apparaissant
déjà
elle et l’imposture biffée
son 1977 si terne
mais sans avant
peut-être le drame d’avoir été préférée à d’autres, d’autres corps bosselés de l’hôpital Groote Schuur. ces corps des offensives sur la rétine. ces corps jaloux du privilège et leurs grognements, leurs menaces. quand elle et eux avaient les mêmes noms, quand ils éclosaient dans le même hôpital et c’était elle la gâtée, elle qu’on complétait. sa jeunesse qu’on prisait.
des milliers de battements crées
le babouin une faveur
alors l’antipathie de tous
même du Professeur B.
qui ne voyait peut-être en elle qu’un territoire
à explorer, fouiller, lieu d’essais. des
excavations où s’entraîner.
tant d’aversions faisceaux vers son corps
et qui voulaient en gommer les pulsations
cet acharnement à persister
le priver de relance
elle
et l’histoire de ceux
faisant le siège de sa poitrine
je demeure celle
cernée par des stratagèmes
rudimentaires
elle était celle
qu’on arrachait aux autres
pour la caser
dans une phrase hachée
une tâche
contre un pan de mur et exécutée
celle qu’on moquait aussi en parlant des babouins
dehors qui la prendraient pour une sœur ; histoire de
transgressions, d’espèces poreuses. ces babouins
pire que des parents, des fiancés, ces babouins humant sa
poitrine, tâtant le reste avec curiosité.
le cœur comme un lien détesté.
jamais d’autres que lui pour
l’aliéner.
cœur
organe premier
avec tout le bouillonnement
avec les émotions qu’elle imaginait s’y
formant
des émotions de primate alors de primate mort
des écarts
et les explications du Professeur B. qui lacéraient mal les
croyances
cœur
organe premier
les ceux-là peut-être moins
véhéments pour une greffe autre
un foie de babouin
un transfert de mécanismes seulement de
mécanismes
un transvasement de rouages
pourquoi le cœur un organe dont la symbolique
voilerait l’activité pourquoi cette pompe
éclipsée
tout ce sang
elle s’évidait
elle moins quelques sentiments
qui se débattaient dans une cavité
elle moins des attirances
prélever les faiblesses
c’était une façon de
faner
une neutralité
façonnée pour
s’étourdir
elle moins un flux
moins la querelle
moins six heures vues d’un autre
elle avait 25 ans et des veines resserrées
vasoconstriction comprimant ses restes d’ardeur
et après
encore la musique de sa poitrine triturée
ce qui s’entrechoquait
pour quelques minutes
de vie en appendice
la musique des pas aussi
le revêtement du sol réverbérait les
démarches
qui les piétinements
qui les longues enjambées
autant de reflets des pensées
tout ce qui peut nous trahir
des soupirs
des blouses déboutonnées
reboutonnées
une manière de se blottir
ou de se délayer dans la salle
l’angle qu’on offre
toutes ces portées sur lesquelles on aurait
gribouillé quelques notes, puis des ratures comme pour nous
retrancher.
puisqu’on voudrait demeurer des apaisants, des experts,
puisque chaque geste prévu pour envelopper la patiente de
sérénité. une musique des mouvements
francs.
elle et les virtuoses
les instruits
furetant dans sa poitrine
comme dans leurs livres de chirurgie
deux
quatre pages où extraire un peu de son cas
dix
du machinal et du hardi
comme dans chaque opération on associe copie et
inédit
on altère le modèle
le Professeur B. parait encore à chaque danger,
mais la fatigue pour lui et pour tous. des heures de
réactivité qui les avait entamés.
peut-être le moment de s’asseoir, de ne plus
évincer les prévisions, mauvaises. et
l’heure d’un peu de défaitisme, les
idées sur les efforts futiles, idées que
l’on transmet sans avoir à parler, la position
d’un corps suffit. son affaissement.
le Professeur B. et les sourires de certains, les ceux-là
qui exultaient, se rassasiaient de son abattement. les
ceux-là anticipant la déroute et
préparant les mots saturés de suffisance. et
après, encore après, imaginant les promesses de
conférences.
la buée des désirs dans leurs
crânes
persistaient
faisaient de la fatigue une moisissure
à balayer
et leurs phrases encore sur l’identité – sur le soi le non-soi – le viol – sur l’humanité résidant aussi dans les organes – la matière - sur la dilution – sur une transcendance aussi confiée au cœur, au rein, aux viscères – sur l’intégrité – sur les organes malades enfermant plus de notre humanité que des organes de babouin – sur des sondages réalisés – sur 60% des personnes refusant ces recherches – sur les progrès, déjà, à faire dans les cas d’allogreffes – sur les priorités
sa poitrine une transgression
je dormirai
pour chacun
pour qu’ils veillent
sur moi
que les fatigues se concentrent
dans son corps
elle voulait les saisir
ces tumeurs
en retour insuffler des élans
elle entassait
et entassait et se gorgeait
de matières viciées
une fosse bouchée
par une terre victime des pluies acides
par toute la terre de Cape Town
des heures vers la fin
à force de dévouement
jusqu’à céder chaque cellule
des heures à recueillir les peines
le cœur du babouin
trop imprégné de ces usures
et lâchant
peu à peu lâchant
jusqu’à faire d’elle
une visiteuse de l’envers
toutes autres issues volatilisées
comment penser les traverses comment implorer
comment penser quand c’est nous
qu’on rend simple pensée
nous l’abstrait
elle
un concept abandonné soudainement
qu’on avait installé dans les crânes
pour quelques heures
elle
un dépôt de mots
qu’on grattait
sous les ongles des voyelles
des majuscules
sous les ongles des noms rien de sa peau
des manœuvres détaillées
le Professeur B. s’activait une dernière fois, feignait peut-être de tout tenter. les instruments qu’on lui passait, vite salis vite remplacés. vite au ralenti les ceux-là, refusant l’acharnement. et le cœur de babouin envoyant ses derniers spasmes, cœur sous les ongles avec les lettres, les tâchant.
des minutes à la fin
une fin
reportée sur les minutes à venir
un déclin
s’approvisionnant aux regards sereins
b a t p a s
des minutes pour arranger le corps, le couvrir, des minutes pour que la nouvelle soit bavée dans tout l’hôpital et Cape Town, des minutes pour les dérives.
le cœur à peine
retiré
déjà des contes
des versions mi-vérités
mi-mirages
des alliages pourtant si vraisemblables
b a t p a s
xénotransplantation dernier acte
ces 6 heures de chacun
6 heures en commun
et chaque témoin polissant l’histoire pour
qu’elle ne dépareille pas avec ses assertions
antérieures
un emboîtement
elle
et chacun sa vie sertie d’elle
b a t p a s
et après encore après
le Professeur B. affrontant peut-être les gens
bruyants
et après
1977 relié à d’autres
évènements
et après encore après
2007 maintenant
elle aurait 55 ans
( je l’inventerais pareillement )