22 juin 1977
Afrique du Sud
Le Cap


Cape Town cité toxique
elle et le Professeur B. et le babouin et les assistants et le fourmillement 
elle et le cœur du babouin
à greffer * ici * 

sa poitrine un trou 

elle enchâssait dans ses réflexes habituels (yeux clignent bas-ventre remue) d’autres mouvements, leur abrupt. des commencements brusques aussitôt tus. 
sa poitrine un trou pour y caser le cœur du babouin. 

sa poitrine puits à chaleur 
tout le soleil dehors qui assiégeait l’hôpital Groote Schuur 
puis attaquait
degré mille un four dans la poitrine 

/ cœur rôti/ 

elle (re)muait difficilement – l’anesthésiant 
partout mais peu dans les pensées dans les 
germes du mot 
trois puis dix lettres c’était le mot se formant 
le mot irrigué donnait des phrases 
pour elle 
elle se donnait des phrases des secours 
parlait à mort 

je
poitrine un grand trou 
je 
babouin 1977 
xénotransplantation premier acte 


de l’étranger dans sa poitrine, de l’animal et déjà des sourires réquisitionnant les traits : ah elle et son cœur de babouin, elle et des bananes, elle et des arbres où grimper. 
Cape Town lieu commun 
et ailleurs 
et lieux dits hasardeux 

de l’animalité à nier 
des villes réservées bipédie 
des hommes authentifiés 

elle
sa poitrine un trou pour y caser le cœur d’un humain 
seulement 
seulement le Professeur B. y glissait un cœur de babouin 
sa poitrine un trou comblé 
pour 6 heures 

6 heures à Cape Town 
6 heures de vie empruntée 
et 600 peurs lapées 
l’aigre sur la langue 


silence 
ici on greffe du mirage 


et le béant ainsi rempli, son béant récuré où emboîter l’organe. l’organe c’est parfois le faussaire, ce qui peut contrefaire le pouls, la vie. c’est une copie périssable. ici 6 heures de faux. 6 heures singeant des décennies. 
l’organe du babouin c’était encore elle ; c’était encore cette pensée façonnée : je reste bloquée au même âge, 25 ans, j’épouse 1977, je pourrais vous en apprendre. 
l’organe du babouin c’était elle 
un prolongement 
pas une salissure 
pas un drame importé 
pas une intrusion 


sa poitrine une négation de l’effraction


elle s’entretenait
se donnait des phrases de combat 
elle rabotait les pensées pernicieuses 

traque du sinistre 
et le morose lancé contre les instruments chirurgicaux 


mo 
mot 
mots garnis d’assurance mots
mot
mo
m

des mots c’est cela on reste humains, même parcellaires. des mots pour tous et des mots c’est cela que l’on croit infalsifiable, c’est notre parole et son trajet depuis où. des mots pour narguer les babouins, des mots pour Cape Town et pour les poitrines à trous. 
des mots fourrés de tous nos mensonges. 

et ses mots pour le cœur inséré 
b a t 
sa gestuelle seulement pensée 

25 ans et cobaye, pourquoi ici, emmitouflée de chaleur, pourquoi un cœur à échanger, pourquoi l’offre du Professeur B. 
pourquoi l’entrelacement risque et chimère. 
25 ans et cobaye, volontaire ou c’était la famille. les parents dans la ville, dans la salle alors. et dans la poitrine. 

le parents pas babouins pas de mots pour eux 
et elle l’hybride 
l’enfant qui aurait forligné 
elle déjouant la généalogie 
hachant l’arbre 
à contentements 


pourquoi dans la pensée ces regards interceptés cette curiosité des autres pourquoi penser 

les phrases continuaient 
autonomes les phrases 
continuaient à se former et la tête déborderait 
les phrases alors obligées de gagner le cœur du babouin 
b a t 
les phrases pour penser pourquoi 
pour penser le lieu
les phrases d’elle et pour peu 

sa poitrine un trou comblé 
par le cœur et les phrases 
par les doigts du Professeur B. qui s’agitaient 

je ne vois pas 
je ne sens pas 
je sais qu’en 1977 on peut encore 
s’offrir une collection d’ombres 


elle avait 25 ans et d’autres mues espérées 

peut-être un fiancé, un travail ; toute une vie à vouloir épouser la normalité. les projets notés sur un grand tableau et le souhait de les raturer un à un. une abondance de projets. surtout la discrétion. 
peut-être une répétition de cassures ; toutes une vie de plâtre et mastic. mais certaine que les sinuosités menaient à des lieux aussi beaux. des panoramas de la ville et de la montagne proche, du simili-paradis. 
peut-être la peau et entre les seins le cœur encore humain, peut-être les possibles. 

elle et ses heures à tuer 

j’ai du vent 
j’ai 1977 pulsations 
un espace soudain


le Professeur B. et les assistants à l’écart
et d’une brise le surgissement
autant d’instants
prometteurs et les brûlures en pause
autant d’histoires de miracles que sa pensée ânonnait

la fois où et cette fois là aussi – du dieu gobé provisoirement
la fois où les phrases 
autonomes les phrases se paraient de crédulité 

à Cape Town un vent d’ingénuité 
la ville sans creux 


sa poitrine sans trous 

babouin 
babouin 
et sans place pour autre chose d’humain 

combien d’organes de babouin, de porc, avant de voir les autres déraper, la croire changée d’espèce, peut-être dès le premier. après les sourires la méfiance, la peau qu’on ne voudra pas toucher, même pas le front pour adouber la sauvée. 
même pas de place pour autre chose d’humain. 

et après la méfiance
après encore après 
elle pouvait tout prévoir 
b a t  p a s 

la fois où l’insouciance filait 
les phrases gavées de lugubre 
de maussade 
les phrases pour écorcher le divin 

xénotransplantation millième acte 
les mêmes craintes à brandir 
à feuilleter quelques heures 
à la fin 

elle 
escortée par leurs peurs du groupe 
les siennes
le panachage des trouilles 
elle et ce qu’elle devait aux terreurs communes 
emprunt de croyances 

des dettes du pire 

babouin dans la poitrine et animalité qui rendrait poreuses les membranes, qui s’infiltrerait dans les organes voisins. qui dit frontières caduques, qui dit atlas des artères polluées. des cartes comme dans de vieux livres d’Histoire, cartes montrant les avancées des armées ; couleur jaune pour les babouins et tout leur territoire soudain, tout un corps. la ligne de front sans cesse repoussée. 
c’est tout un corps qu’on cédait. 


babouin intrusion et les risques de rejet 

sa poitrine une effraction 
6 heures de délitement 
malgré les immunosuppresseurs 

babouin intrusion et les risques 
d’un rejet suraigu 
rejet de tout ce qui se voudrait 
imitation d’humain 
rejet anticorps sur épitopes 
rejet du distinct 


c’est tout son elle qu’on apeurait 
son elle inquiété 
les alarmes à ébruiter 

je m’évente 
dans tout Cape Town 
je voyage 
de lèvres en lèvres 


peut-être sur le parking de l’hôpital des gens bruyants, panneaux colorés hurlements, des gens complets et leur colère contre le Professeur B. , contre les trous, des gens en chœur sommaire, éludant les reliefs. des gens qui auraient croisé ses parents, son fiancé et agitant des babouins morts pour ébranler les passants. 
et tous leurs mots à rejeter, système immunitaire ordonnant l’ablation de leurs arguments. dans le sang un ensemble de protéines véhiculées et appelées complément, et servant aussi à cela, détruire les intrus. 

elle leur donnait des phrases de colère 
mots permutant
pour gainer toutes leurs menaces

elle et l’ancien trou et le babouin
et le fourmillement des pensées 
comme une ivresse de se jacter 

/ babillage qui jouxtait l’anxiété 
rassérénait / 


sa façon de débrancher le monde 
sa seule provision de lumière sous les yeux et qui allait s’amenuisant 
la rétine désenchantée 
assaillant la grisaille 
sa poitrine seule 


débrancher l’autour 
le vacarme à Cape Town 
le saccage des corps mutants 
syndrome Minotaure 
délayer ce qui venait des agités 

mais c’est cela, diraient-ils sûrement, c’est cela omets le babouin sacrifié, et tous les animaux dans des cages et laboratoires stérilisés, c’est cela leur milieu naturel, leur goût certain pour la captivité. 
(grossièretés)
mais on les nourrit, on les prépare, les gentils primates, malgré leur croissance si lente, leur taux de reproduction décevant, on les prépare pour toi, diraient-ils sûrement, on en fait des réserves d’organes, c’est donc cela ta guérison : un meurtre. 
mais c’est une vie pour ta vie 

débrancher l’invective 
le fulminant 


mais c’était la poitrine alerte 
le Professeur B. qui accourait 
et ses doigts se démenaient 
comme détachés de son corps 
autonomes les doigts et les ordres 
le soulagement 

elle 
sa poitrine un babouin remuant
rebelle 
organes mutinerie 

elle avait 25 ans et tout un corps convoitant l’évasion 

et tout un chapelet d’organes à égrener 
rein – présent 
foie – présent 
etc – présent 
tous retenus provisoirement 
quelques heures encore de joug 


je suis grimée d’hébétude 
maintenant halte 


l’hôpital Groote Schuur, heath park, c’est ici qu’a eu lieu la première transplantation cardiaque, 1967. même un musée aménagé pour que chacun s’en souvienne. un patrimoine à cajoler et le Professeur B. que l’on voyait parfois dans les couloirs, sa figure sans signes distinctifs, cheveux bruns. l’hôpital et sa renommée, un territoire s’étirant et rien d’autre à souligner. la même odeur que partout, les mêmes sauvetages. le même hôpital qu’on aurait pu déplacer dans d’autres villes, ce sont des lieux interchangeables. 
partout des bâtiments prévenus contre les spécificités, partout un monde régulier. 

même pas un musée pour elle 
pour ses 6 heures de lutte 

ah ça / de ses objets exposés 
sa vie fusée sa montre
son pendentif / 


même pas échantillonner sa peine et en vitrifier des bribes 
un film 

ah ça
sa vie possible
il y aurait eu tant de précautions à prendre si, par hasard, la xénogreffe avait marchée

1- ne jamais voyager en dehors de son pays 
2- ne jamais donner son sang 
3- ne jamais avoir d’enfant 
4- déclarer tous ses partenaires sexuels aux autorités 
5- accepter par avance du subir une autopsie 

6 – 7 – 8 –9 – dix-mille 

il y avait tant de sinueux 
même pas d’échecs compensés 
de vie musée 


prière, juste une étiquette à côté d’un portrait, 
juste cela et juste pourquoi un visage et nom 
inconnus, juste 25 ans à honorer, de la peau juste
lissée 

son nom alors la gomme gomme son nom 
son visage alors 
à recomposer 
son elle alors 
vide 

qui avait son nom et le gardait, celui du babouin aussi, qui pour s’extirper les bons mots mais se contentant d’une rétention d’elle. 
elle encastrée dans des dossiers 
dans Cape Town 
elle dont le rôle suffisait 
la posture
le corps ouvert 

elle avait 25 ans et tous les noms qu’on lui inventait

sa poitrine un trou où glisser son passé

comme nous feignons d’avoir été enfants
quelques jeux restent 
quelques images d’un corps chétif 
comme elle n’avait ni nom ni jadis 
à compulser 
ses pensées absorbées par le présent 
ses phrases collant à l’instant 

je b a t s 
les autrefois 
ce qui voudrait surgir 
et qui n’est pas 1977


même le fiancé et les parents, des inventions à repousser. à dissoudre dans des phrases sur le Professeur B. , sur le babouin, sur tout ce qui la sillonnait en ce moment. et penser quoi d’avant, penser pourquoi, alors que tout semblait commencer à l’hôpital Groote Schuur, tout un corps ayant germé dans ces blocs. elle avait le nom de tous les patients, madame, monsieur, mademoiselle, elle avait la vie conforme. tout pour ressembler à tous ceux qui attendaient d’être opérés, tout pour s’agglomérer. elle pouvait penser pourquoi penser. pourquoi se différencier, à cause du babouin peut-être, une belle idiotie. était-ce elle qui avait souhaité qu’on taise son nom, qu’on dise une jeune femme de 25 ans et rien d’autre pour la distinguer. une patiente. avait-elle insisté. 

son nom une histoire hors d’elle 
une vie précédente qu’elle pouvait décolorer 

elle 
et la valse des hommages qu’elle avait peut-être voulu empêcher 
le portrait noirci 
et l’étiquette arrachée 
six heures de bruit dehors 
et le reste d’anonymat 

dans le cimetière surtout, dans un quartier paisible de Cape Town, une tombe standardisée 
espace épitaphe 
pas plus de babouin gravé
flânant, nous aurions vu les vengeances évitées 
ce serait la tombe de chacun, le lieu où prier tous les morts, indifféremment, sans visage pour parasiter les sanglots, pour les orienter sur une femme en particulier

comme l’esprit d’une fosse commune 
dans une tombe individuelle 

sa poitrine pour recevoir d’autres trépassés 


mais le Professeur B. veillait, à chaque menace il s’agitait, toujours un œil sur les machines, croisant leurs données. et tout d’un virtuose parfois modeste parfois si fier ; il couvrait la salle de ses ordre répétés, incisifs. 

pour elle ce n’était qu’une présence confuse 
des phrases superposées à ses phrases 
redondance des espoirs 
aspirations écho pour la guérison 

tous les vœux en double 
n’y suffiront pas 

c’était une ombre diffusant son assurance 
mouvement non gribouillis 
dis et redis l’utopie 
ah ça 
prudence ingérée 

c’étaient elle et lui 
voulant griffer les circonspects 

les ceci 
les perplexes pour ne pas se commettre 
les ceux-là qui devisaient sur les risque, les zoonoses. ils y allaient de leurs phrases : les maladies virales transmises au receveur par le greffon – les primates porteurs sains de microorganismes pathogènes qui pouvaient franchir la barrière d’espèce – le receveur immunodéprimé – les mutations – les rétrovirus – il faut être pondéré – maintenant le temps d’un moratoire – à Cape Town et ailleurs. 
les ceux-là raisonnables qu’en d’autres occasions elle aurait écoutés. les ceux-là installés.

label risque et inconscience 
je me tatoue 
je sculpte
rien que de l’inconvenant 


elle avait 25 ans et faisait dérangement
quand d’autres s’acharnent inutilement à rudoyer les villes 
font un charivari de surface 
quand d’autres se grisent d’une empreinte temporaire 

elle 
et son malgré elle 
ses traces 

sa poitrine une violence pérenne 

elle
implicitement dans les pensées 
une plaie vivace 
entaille 
elle se donnait inutilement des phrases pour s’absenter 
retirait son nom pas sa place 
pas son cœur de babouin

babouin
babouin
dans quelle poubelle le corps du babouin
tout sec
le corps omis

restes d’un sacrifice
et miettes d’un monde suranné
qu’on aurait à trier 
y prélever de quoi s’amender 

les tâtonnements toujours les bonds puis volte-face 
d’une médecine accro aux cahots 

babouin racorni 
mais elle n’avait pas cette image 

elle 
s’occupait d’elle 
des mots qui pouvaient s’intercaler 
entre les instants d’abattement 
des mots manquants 

pas d’autres mots voulus que ceux qui échappaient, imaginant les sens qu’ils enfermaient si singuliers, imaginant des synonymes trop nébuleux. une intransigeance que l’on sait habituellement attiédir. 


reste là idée 
exhortation 
reste là mot d’affres 


sa poitrine un bégaiement de l’aide 

elle se retirait des phrases 
voyait du dessus son corps voyait ce que le Professeur B. voyait 
images mêlées d’un corps déballé 
elle se retirait des vues 
immobile alors et les yeux suturés 
elle se retirait des gestes et des gestes 
des années 
elle se retirait des morceaux d’ombre 
ingurgitait des murmures proches


il faut tout arrêter, disait l’un, on la perd, on s’acharne et dans 30 ans ce scandale encore. on continue, disait l’autre, c’est presque cela, presque un sauvetage, on sait que rien n’y manque. et d’autres encore, des divergences, des mots déformés et ricochant contre une membrane qui l’enveloppait. des bavardages trop souvent indistincts, tout ce qui témoigne d’une vie souterraine, toute une altérité étouffée. et ce magma sonore qui filtrait dans ses oreilles, des paroles cérumen.

elle et son heure de rien 
une heure au moins dans une coque assez hermétique pour que d’un coup tout s’éclipse 
et sa poitrine et les murmures autour 
elle et une défaillance qui l’isolait un moment 

une bogue où goûter au silence 


dans l’hôpital et dans la salle c’était toujours 1977 qui titubait d’une minute vers la suivante, un temps ballotté par les étapes qui se succédaient. autant de ruptures de la linéarité. 
et chaque personne présente qui s’accrochait à la date, qui bourlinguait avec elle, prisonnière des mêmes tourbillons et des mêmes phases au ralenti. chaque assistant subissant cette heure de flottement. 
après l’émulation, après l’enthousiasme d’une opération quasiment inédite, après cette ferveur de se savoir séquestrer par l’Histoire, revenait la petitesse des gestes faits, chacun infime dans le rouage. le Professeur B. encore, on pouvait aisément deviner son importance, mais les autres et leur 1977 inaperçu. leur temps à l’orée d’une renommée qu’ils ne connaîtraient jamais. 
et leurs doutes. 
et leur sentiment parfois de jouer aux sorciers. un babouin et une femme dont on entrelacerait les corps, et c’est nous qui avons osé, nous les zélés. 


du jamais plus écumant leurs lèvres 


à Cape Town des têtes gonflées de regrets 
et s’inventant des motifs 
à Cape Town d’autres têtes comblées 

des clans et la patiente esseulée 
des haines incrustées dans chaque geste 
tout ce qui la dépassait 
des conceptions qui bataillaient et se l’appropriaient 

elle 
réquisitionnée 
blottie dans leurs attaques 
son elle miniature bringuebalé d’une assertion à l’autre 

elle avait 25 ans et écartelée pour la cause 


toujours l’heure à l’écart et Cape Town qui semblait maintenant rabougri 
la ville enfouie dans l’hôpital 
lui-même enfoui dans la salle 
tout se tassait ainsi dans un lieu restreint. un huis-clos d’où rien ne débordait. autour plus rien ne subsistait que quelques îlots d’un monde noyé. quelques remous qu’on percevait difficilement. 
et la salle une reproduction de la ville ensoleillée où chacun paresserait avant de se démener à nouveau. la salle une enclave où décalquer les rues, les bâtiments, ce qui faisait la singularité de la ville. et la salle aspirant les désirs de fugue, confinant chacun dans sa posture, ses gestes appris, ses réactions. le lieu avait apprivoisé la patiente, le Professeur B et les assistants, pouvait contenter chaque opinion. ceux qui restaient pour sauver la jeune femme, ceux pour témoigner du massacre. une tranchée imaginaire. 

les corps et la pulsation continue d’un événement rare 
se mélangeaient 
une heure où la poitrine de la patiente ne voilait plus les audaces 


une heure sans Cape Town 
une heure de vie fossilisée 
et 100 peurs en suspend 
la brise sur la langue 


jusqu’à ce que cette image s’émancipe
floue ceux qui voulaient que la scène dure 
jusqu’à ce que l’image s’éparpille 
et des débris offerts à ceux qui ne savaient se mouvoir 
à quelques mètres 
des fragments s’accolaient 
se dissipaient à nouveau 
et ceux-là qui veulent de la stabilité quand tout tressaille 
ceux-là perdent l’image

une autre heure et elle qui émergeait
sa poitrine un bruit
fissurant l’engourdissement de chacun 


queue leu leu de rêves 
voilà ce que j’ai subi 
des rêves de sursaut 

un conglomérat de ses envies 
celle d’arracher le cœur du babouin 
celle d’hurler 
et celle d’obstruer quelque chose 
les gestes du Professeur B. 
la ville 
obstruer l’ordinaire 

elle 
et l’envie d’une capitulation déguisée 
sous la vivacité 
un abandon 

elle 
et l’incohérence de ses vœux 
autant des pensées polluées par son indécision 

une fois guérie 
une fois expirant 
chaque fois démissionnant 


chaque fois les mots pour constater sa passivité obligée 
son inertie 
sa docilité 
chaque fois sa langue se froissant d’une manière qui lui était propre et dans les plis les mêmes vocables s’entassant. une langue de malade soumise. 
elle et son peu de pouvoir que les soignants agitaient comme un jouet, qu’ils exagéraient. tous leurs monologues sur l’importance d’être déterminé, obstiné. ténacité outrée. 


ses mots pour le cœur inséré 
b a t 
malgré les leurres sus 
jamais tant de nous 
que dans ces fables intimes qu’on se répète 
jamais d’autres histoires 
nous contenant si parfaitement 

des milliers de battements crées 
le babouin un simple outil de sa survie 

elle 
et un instant de mégalomanie 
ce que le monde lui devait 
cet organe une dette 
pourquoi cet éclair passé glorieux 
pourquoi la fausseté apparaissant déjà 
elle et l’imposture biffée 
son 1977 si terne 
mais sans avant 


peut-être le drame d’avoir été préférée à d’autres, d’autres corps bosselés de l’hôpital Groote Schuur. ces corps des offensives sur la rétine. ces corps jaloux du privilège et leurs grognements, leurs menaces. quand elle et eux avaient les mêmes noms, quand ils éclosaient dans le même hôpital et c’était elle la gâtée, elle qu’on complétait. sa jeunesse qu’on prisait. 

des milliers de battements crées 
le babouin une faveur

alors l’antipathie de tous 
même du Professeur B. 
qui ne voyait peut-être en elle qu’un territoire à explorer, fouiller, lieu d’essais. des excavations où s’entraîner. 
tant d’aversions faisceaux vers son corps 
et qui voulaient en gommer les pulsations 
cet acharnement à persister 
le priver de relance 


elle 
et l’histoire de ceux 
faisant le siège de sa poitrine 

je demeure celle 
cernée par des stratagèmes 
rudimentaires 


elle était celle 
qu’on arrachait aux autres 
pour la caser 
dans une phrase hachée 
une tâche 
contre un pan de mur et exécutée 

celle qu’on moquait aussi en parlant des babouins dehors qui la prendraient pour une sœur ; histoire de transgressions, d’espèces poreuses. ces babouins pire que des parents, des fiancés, ces babouins humant sa poitrine, tâtant le reste avec curiosité. 
le cœur comme un lien détesté. 
jamais d’autres que lui pour l’aliéner. 

cœur 
organe premier 
avec tout le bouillonnement 
avec les émotions qu’elle imaginait s’y formant 
des émotions de primate alors de primate mort 
des écarts 
et les explications du Professeur B. qui lacéraient mal les croyances 

cœur 
organe premier 
les ceux-là peut-être moins véhéments pour une greffe autre 
un foie de babouin 
un transfert de mécanismes seulement de mécanismes 
un transvasement de rouages 


pourquoi le cœur un organe dont la symbolique voilerait l’activité pourquoi cette pompe éclipsée 
tout ce sang 

elle s’évidait 
elle moins quelques sentiments 
qui se débattaient dans une cavité 
elle moins des attirances 
prélever les faiblesses 

c’était une façon de faner 
une neutralité 
façonnée pour s’étourdir 
elle moins un flux 
moins la querelle 
moins six heures vues d’un autre 

elle avait 25 ans et des veines resserrées 
vasoconstriction comprimant ses restes d’ardeur 


et après 
encore la musique de sa poitrine triturée 
ce qui s’entrechoquait 
pour quelques minutes 
de vie en appendice 

la musique des pas aussi 
le revêtement du sol réverbérait les démarches 
qui les piétinements 
qui les longues enjambées 
autant de reflets des pensées 

tout ce qui peut nous trahir 
des soupirs 
des blouses déboutonnées reboutonnées 
une manière de se blottir 
ou de se délayer dans la salle 
l’angle qu’on offre 


toutes ces portées sur lesquelles on aurait gribouillé quelques notes, puis des ratures comme pour nous retrancher. 
puisqu’on voudrait demeurer des apaisants, des experts, puisque chaque geste prévu pour envelopper la patiente de sérénité. une musique des mouvements francs. 

elle et les virtuoses
les instruits 
furetant dans sa poitrine 
comme dans leurs livres de chirurgie 

deux 
quatre pages où extraire un peu de son cas 
dix 


du machinal et du hardi 
comme dans chaque opération on associe copie et inédit 
on altère le modèle 


le Professeur B. parait encore à chaque danger, mais la fatigue pour lui et pour tous. des heures de réactivité qui les avait entamés. peut-être le moment de s’asseoir, de ne plus évincer les prévisions, mauvaises. et l’heure d’un peu de défaitisme, les idées sur les efforts futiles, idées que l’on transmet sans avoir à parler, la position d’un corps suffit. son affaissement. 
le Professeur B. et les sourires de certains, les ceux-là qui exultaient, se rassasiaient de son abattement. les ceux-là anticipant la déroute et préparant les mots saturés de suffisance. et après, encore après, imaginant les promesses de conférences. 

la buée des désirs dans leurs crânes 
persistaient 
faisaient de la fatigue une moisissure 
à balayer 

et leurs phrases encore sur l’identité – sur le soi le non-soi – le viol – sur l’humanité résidant aussi dans les organes – la matière - sur la dilution – sur une transcendance aussi confiée au cœur, au rein, aux viscères – sur l’intégrité – sur les organes malades enfermant plus de notre humanité que des organes de babouin – sur des sondages réalisés – sur 60% des personnes refusant ces recherches – sur les progrès, déjà, à faire dans les cas d’allogreffes – sur les priorités

sa poitrine une transgression 

je dormirai 
pour chacun 
pour qu’ils veillent 
sur moi 

que les fatigues se concentrent 
dans son corps 
elle voulait les saisir 
ces tumeurs 
en retour insuffler des élans 


elle entassait
et entassait et se gorgeait 
de matières viciées 

une fosse bouchée 
par une terre victime des pluies acides 
par toute la terre de Cape Town 


des heures vers la fin 
à force de dévouement 
jusqu’à céder chaque cellule 
des heures à recueillir les peines 

le cœur du babouin 
trop imprégné de ces usures 
et lâchant 
peu à peu lâchant 
jusqu’à faire d’elle 
une visiteuse de l’envers 
toutes autres issues volatilisées 

comment penser les traverses comment implorer
comment penser quand c’est nous 
qu’on rend simple pensée 
nous l’abstrait 


elle 
un concept abandonné soudainement 
qu’on avait installé dans les crânes pour quelques heures 
elle 
un dépôt de mots 
qu’on grattait 

sous les ongles des voyelles 
des majuscules 
sous les ongles des noms rien de sa peau 
des manœuvres détaillées 

le Professeur B. s’activait une dernière fois, feignait peut-être de tout tenter. les instruments qu’on lui passait, vite salis vite remplacés. vite au ralenti les ceux-là, refusant l’acharnement. et le cœur de babouin envoyant ses derniers spasmes, cœur sous les ongles avec les lettres, les tâchant. 


des minutes à la fin 
une fin 
reportée sur les minutes à venir 
un déclin 
s’approvisionnant aux regards sereins

b a t p a s 

des minutes pour arranger le corps, le couvrir, des minutes pour que la nouvelle soit bavée dans tout l’hôpital et Cape Town, des minutes pour les dérives. 

le cœur à peine retiré 
déjà des contes 
des versions mi-vérités
mi-mirages 
des alliages pourtant si vraisemblables 


b a t p a s 

xénotransplantation dernier acte 
ces 6 heures de chacun 
6 heures en commun 
et chaque témoin polissant l’histoire pour qu’elle ne dépareille pas avec ses assertions antérieures 
un emboîtement 

elle 
et chacun sa vie sertie d’elle 

b a t p a s 

et après encore après 
le Professeur B. affrontant peut-être les gens bruyants 
et après
1977 relié à d’autres évènements 
et après encore après 
2007 maintenant 

elle aurait 55 ans 
( je l’inventerais pareillement )