Fantômes : ajout des fragments 23 à 28
Fragments pour JS
#17
Si je t'avais fait venir, j'aurais vu comment dans le lieu coexistaient le frivole et la détresse. Tu n'aurais pas eu besoin de chanter, tes mouvements seulement. Je sais, je sais quel mot tu ne peux être.
Voir les autres fragmentsAjout de deux bribes
Au brouillon : ajout de trois séries
Deux dialogues (archives 2008)
Fantômes : ajout des fragments 14 à 22
Il ramassa le ver de terre que le chat venait de lui ramener. Une offrande déchiquetée et comme de la bave sur le parquet, qu'il avait fallu nettoyer. Le chat le regardait, n'avait pas pleuré cette fois en voyant son cadeau finir à la poubelle.
Se rincer la bouche, ce goût affreux, il aurait préféré manger le ver de terre. Le goût affreux de son propre sperme, âcre. Il devait être bien malade, pensa-t-il, pourri, contaminé. Il savait par quoi.
Si tu l'avales, c'est un signe, si tu l'avales ça veut dire qu'elle n'osera pas, ni ce soir ni jamais. Et il avait avalé. Mais malgré l'eau, le dentifrice, le goût ne voulait pas passer. Ce n'était pas seulement âcre, c'était le mélange de l'agitation du jour, de sa maladie, des visions d'elle, c'était tenace. Il se brossa les dents une seconde fois, écrasant un peu plus le tube qui ne put retrouver sa forme initiale. Je devrais avaler tout ce qui reste, se dit-il, tout le tube ; l'avaler et tout ce qu'on dit sur le fluor, s'en foutre.
Comme il se foutait de la pluie qui entrait malgré tout, allait nourrir les murs et déjà l'image des moisissures. Tout ce qui comptait c'était le voeu, la certitude qu'un tel geste (le doigt, de la semence à la bouche) pouvait fonctionner, mieux, non seulement la pétrifier mais faire que quelques peurs giclent. Il le fallait. Il le fallait bien pour que d'autres gestes adviennent. Comme celui de ramasser des vers de terre ou d'éteindre sa cigarette entre deux doigts. La peau, à cet endroit, ne tirait plus tellement, ça faisait longtemps, la peau n'avait pas voulu garder trace de cela plus que du reste.
Il s'allongea un instant, déglutir et déglutir, mais le goût ne passait pas. Peut-être demain, au réveil, l'aurait-il encore, en souvenir de cette prière. Et le lendemain. Cela deviendrait une nouvelle partie de sa maladie, un bloc, une brique des symptômes. Étendu, il étudia cette possibilité, la fit travailler. Et si je ne pouvais plus rien ingérer sans sentir aussi cette âcreté, si je l'avais en fumant, en embrassant, si c'était très bien ainsi, à ne pas chercher à cracher.
Il se releva, prit le téléphone et appela l'un de ses amis. C'était ça ou sortir, mais dehors s'agitait le même vent que la veille, qui mettait dans les yeux les déchets. Il y eut peu, peu à sauver de ces 20 minutes au téléphone. Il n'allait pas lui dire que le goût allait s'intensifiant en parlant, ni qu'il avait senti son doigt, dix fois, tapoter contre la touche raccrocher. Il n'y eut rien sauf je cherche quoi fuir. Et la phrase l'avait obsédé. Tout ce qui aurait pu venir après. Je cherche quoi fuir, il faudrait qu'elle tende des images du mépris, il faudrait que le chat soit mort ou que la pièce déborde de vers de terre agonisants. Je ne sais pas quoi d'autre.
Il avait fini par se taire, par écouter son ami parler d'une vague connaissance, sa mort, parler de carcasses de voitures, qui fumaient encore dans je ne sais quel coin du pays, parler d'une dernière bière malgré les vertiges qui reprenaient. Il ne pouvait résumer la discussion autrement, un sujet chassant l'autre, une succession d'oublis. Tout ce temps il marchait dans la pièce et pensait au goût et pensait à la phrase, il fallait le faire taire, il dit à bientôt et prends soin de toi.
Seul et en silence. Ce qu'il pensa à l'instant où il raccrocha. Il devait maintenant tenir deux heures, il serait temps de s'endormir. Il y aurait ces sortes de rêves, qui pouvaient tout aussi bien être des sursauts de sa maladie. Dans le dernier il était poursuivi, menacé. Dans celui d'avant il tenait une arme à feu. Dans un autre on lui souriait continuellement. Dans tous il avait son visage d'il y a deux ans, les cheveux plus longs, la barbe plus courte, son piercing, qui n'était plus qu'un souvenir à présent (sur la peau une minuscule croûte voulait le prolonger).
Il ne voulait pas comprendre. Tout était pourtant comme il y a deux ans, le chat, la maladie, le regard qui ne parvenait pas à se figer plus d'une seconde sur la moindre scène. Tout, presque tout. Il écarta le chat, trempé, qui cherchait à monter sur ses jambes. Partout des traces marrons, terre et pluie, sur le sol et sur le jean. En séchant, seraient précisément marqués les circuits de l'animal, ses atermoiements, ses pauses et ses glissades. Il frotta son pantalon (et personne ne saura, jamais, que le chat avait fait ce détour). Et ce fût son tour d'hésiter, quoi commencer quoi finir. Pour que la prière se prolonge et que le goût se dilue dans la salive. Il aurait fallu qu'une image se présente d'elle-même, une haine, un événement minuscule. Il savait qu'il aurait su les saisir et les faire tenir. Il savait qu'il pouvait remplir des heures d'une pensée.
Pour cette fois il avait dû chercher. Il se leva et voulez-vous vraiment envoyer photo0001 à la corbeille. Il le voulait. Voulez-vous vraiment, ces 29 éléments. Il poursuivait machinalement, incapable de sortir de sa bouche, de la langue et du goût. C'est ça, pensa-t-il, je vois de l'intérieur, je vois sur l'écran des mensonges qui voudraient me faire croire que tout s'efface. Il cliquait et attendait qu'un autre avertissement surgisse, voulez-vous vraiment vous suffire.
Le chat sauta sur le clavier et, ses pattes s'enfonçant sur quelques touches, fit redémarrer l'ordinateur. Il y avait maintenant deux minutes à attendre, un nouveau chargement, une pensée pour elle. Il attrapa un bonbon qui traînait là depuis des jours, le goût, le goût acidulé qui donnait plus de relief encore à celui de sa semence. Il cracha. Il mentit à tous, comme il avait toujours menti, pour sa maladie et pour elle. Il pensait à ce que la nuit ferait de sa prière. Et sa tête pesait toujours plus, bientôt il pourrait dormir et recevoir ces lambeaux de rêves.
Dans la pièce l'humidité s'accentuait, la porte-fenêtre encore entrouverte pour que le chat puisse s'agiter, le vent l'excitant. Dehors et dedans, et dedans le goût que la fatigue même ne semblait pas atteindre. Il ferma la porte-fenêtre, versa quelques croquettes dans la gamelle et oublia un instant qu'il cherchait quoi fuir. La phrase pouvait s'échapper, et la pulsion et je voudrais toujours penser à elle comme à une fugitive. Le chat, maintenant prisonnier, cherchait un moyen sûr d'exprimer son ennui, soit la tapisserie soit les jambes. Il se dirigea vers le lit, le chat le suivait, fixant ses pieds. Juste le temps de s'allonger et tout faire cesser ainsi.
Ses doigts dans sa bouche, quelque chose pouvait être arraché, il le croyait. Ses doigts palpaient le palais, la langue, les dents. Le goût devait se trouver quelque part, dans un angle. Il frotta et frotta et se désintéressa du moindre geste. Elle n'était dans aucun, elle s'abritait ailleurs, comme tous. C'était tout ce qu'il pouvait comprendre. Il sortit ses doigts salis de bave et les essuya sur le drap. Il pouvait de nouveau fuir ou dire qu'il le pouvait. Tout se valait.
Dans un instant il tendrait la main vers l'interrupteur. Il chercherait une image du calme. Il laisserait une main froisser le drap mauve, l'autre repliée sous la poitrine, pour broyer la prière à l'abri. Il tenterait de penser à elle, je peux la faire surgir et l'éteindre, je peux détruire des semaines. Dans un instant il sentirait le chat se rouler entre ses jambes et le goût n'aurait jamais été plus proche du souvenir. Il s'endormirait et reverrait son visage d'il y a deux ans, quand la nuit était encore une fosse.
Tu te tournes et je dis tout. Je ne veux pas voir un instant ton visage. Je dis que c'est maintenant, après avoir longtemps. Ton visage. Ta nuque, je ne veux voir que ta nuque et dire que tout s'embrase toujours. C'est maintenant, après avoir longtemps pensé nos jours comme des décharges. Tu as triché encore. C'est maintenant que je peux enfin parler du feu. Tu comprends, je sais que tu comprends. Tout ce que je te disais, des mots comme des pelures, des déchets et rue Henri Barboux ou ailleurs je vois brûler les mêmes débris. Tu peux me regarder, pas plus d'un instant, tu peux croire à tes mains qui apaisent. Elle ne font que nourrir le feu.
Comment disait-on. Comment. Je crois que l'on nommait précisément ces heures. On ne disait pas la perte ou le temps dilapidé. Je veux bien m'en foutre, du mot et d'imaginer plonger.
On dit toujours dormir. Je cherche des instants entre.
Je me lève, je vais dans la plus grande pièce et seul le sifflement de l'électroménager ressemble encore à une parole.
Ou est-ce un mythe.
Qu'un corps ne puisse pas. Qu'un corps se recroqueville 7 heures pour se reconstituer.
Le mythe de notre faiblesse passée.
Je ne délire pas assez pour répondre à une cafetière.
On ne sait pas pour qui l'on dort. Je veux dire : mon sommeil sert-il à un seul, ou toutes ces heures dans un immense réservoir, alimentant constamment des centaines de corps.
Je suis certain d'avoir vu ce dictionnaire, enfant. Il disait : fatigue, inusité, usure, inusité. Il disait dormir, oui le mot que je cherchais. Je ne sais même pas pourquoi j'y pense. Dehors il fait nuit, dehors des enfants font la course.
Je préfère avoir l'image d'un seul. Tout le flux vers lui, pour ne lui faire connaître que la veille.
Vouloir ça, comment le vouloir. Toutes ces heures à occuper et je dis que rien ne nous fait tenir assez.
Je sors rejoindre les enfants, je n'ai pas les bonnes chaussures. Je les regarde courir longtemps puis je rentre. Des gestes sont là, pour tout ce qui doit être fait. Des gestes sortent de moi.
Déjà, c'est le jour.
Dans la nuit, chaque nuit, quelqu'un venait près du lit et se penchait et retirait la taie de l'un des oreillers. Il la froissait et la jetait parfois par terre, parfois à l'autre bout du lit. Il disait je suis le mouvement et je suis la fièvre. Il disait tout bas ou articulait assez pour m'éveiller. Je me souviens lui avoir parlé, des murmures sur l'heure, sur la précision de ses gestes et lui qui osait se dire la hâte. Je pouvais le surprendre ainsi, il entortillait la taie un peu plus, me l'aurait jetée au visage ou simplement l'aurait remise si cela avait suffi à nous endormir tous deux. Mais je ne parlais pas, tant d'autres fois. Je découvrais ses gestes au réveil et j'avais une pensée pour sa sueur qui devait maintenant être la mienne. Je ramassais la taie, tentais maladroitement de la remettre en place, un mouvement de plus et je m'effondre. Pour lui je tenais, pour d'autres nuits, d'autres ententes ensommeillées.
Mise à jour de la face b (diverses choses abandonnées ou commençant) :
- au brouillon : tentative d'associer image et texte
- fantômes : écouter ceux qui nous parlent dans le métro parisien
- sons en vrac : brouillons musicaux
Texte paru dans polychromes virus 2 (collection @ - écorce éditions)
Il n'y aura plus de nom seul, aspirant les dires. Il n'y aura plus de son oeuvre, son trait. Ces phrases, il aurait pu les tracer plusieurs milliers de fois, sur
autant de feuillets au grammage identique, sur des murs. Il avait abandonné cette idée, des mains salies et à quoi bon avertir qu'une cassure aurait lieu. Ce
serait soudain, si j'avais voulu les prévenir j'aurais dû fuser, passer des nuits à noircir des façades, user trop de mes corps. Je n'ai écrit qu'à quelques
uns, j'y suis entré ainsi, ces mots ont suffi : vous voulez parfois dormir - quand vous dormirez j'ajouterai un son, un trait, un mot, une image et ce sera
notre oeuvre. Ce sera vous et. Il n'y aura plus de singulier. Il n'y aura plus qu'un peu de sommeil, le pluriel. Il y est entré ainsi, d'abord remercié dans des
notes illisibles, pour l'idée venue se fondre dans l'ensemble, pour le paragraphe achevé. Parfois quelques uns allaient jusqu'à la dédicace - sans le soutien de
qui je n'aurais pu. Je ne sais pourquoi tant ont accepté, puis tous. De glisser mon nom, de plus en plus ostensiblement. Déjà il se dupliquait sur les
couvertures et les jaquettes. Déjà il avait fallu accepter. Si j'avais voulu les prévenir j'aurais dû passer des nuits à cracher ces lettres, à épeler mon nom.
Il se propageait sans moi. Je ne sais combien de temps cela a pris, avant qu'aucun ne puisse signer seul. Ne puisse, ne veule, il n'avait jamais été question de
les forcer. Et j'ajoutais partout des mots, des images, puisqu'ils le demandaient. Ils auraient construit des murs, plusieurs centaines de nuits, pour que j'y
noircisse mon nom. Une transmission volontaire, un repos. Tant qu'il ne s'agissait pas de les doubler, je n'ai jamais essayé. La multiplication des quelques
lettres suffisait, à la surface, enfin dans l'épaisseur de leurs idées. Il n'y aura plus à peiner seul. Il n'y aura plus qu'à laisser des interstices.
J'apposais mon nom, je ne sais pourquoi tant ont accepté, puis tous. Jusqu'à ce qu'aucun ne se souvienne avoir un jour vomit son oeuvre seul. Avoir lu, vu,
autre chose que ces matières hybrides. C'est notre oeuvre. Je ne sais si vous reconnaissez encore votre son, votre mot, dans le mélange - vous ne savez plus ce
qu'on vous doit. Il n'y a plus de mon, de mon, sens ou voeu. Il n'y a plus qu'une fosse où chacun jette les bribes d'une oeuvre - je suis en face, à déverser
pareillement les miennes - ce que nous en prélevons transformera plus encore.
Il aurait mon âge, à quelques mois près. Il vivrait dans une ville, que
ses jours ne soient pas une succession de tâches agricoles, éreintantes
mais rien ne dit qu’il ne s’épuiserait pas à l’usine. C’est une
histoire de contexte, de murs d’odeurs, il passerait entre. Il pourrait
s’user de cent manières, qu’il ait une heure à peine le soir pour
écrire, une heure sans picotements ni brûlures, la main ferme, la
conscience peu zébrée. Le soir cette cassure suffirait, il se dirait
diariste.
Mon projet : d’abord retrouver son journal. Je cherche depuis des
semaines sans succès. Je vais d’un étal à l’autre, caisse de vieux
papiers. Mais on y voit surtout des correspondances ordinaires, je
t’embrasse, le petit va mieux à présent, parfois un petit tas de
lettres d’un soldat, comment les heures se disloquent au front. On y
trouve de vieilles factures, livres de comptes d’une épicerie située à
l’autre bout du pays. Je manie prudemment les feuillets, tant de fois
se voir les émietter, ils témoignent souvent de trajets effectués sans
lutter. De la transparence et faire croire.
Il ne vivrait pas à une époque si éloignée, il y a un siècle peut-être.
Il se tiendrait seul dans sa chambre, pas de quoi louer plus vaste, pas
d’autre drame que ce qui germerait dans la tête. Des deuils de jeune
homme. Dans ses notes il mélangerait cette crasse disséquée et les
poussières laissées par la ville, le métier, les amis, choses volées à
l’année. Il y aurait les phrases maladroites, fatigue ou pas, le tracé
brut car l’heure suffirait à peine à tout mettre.
Je retrouve son journal et j’écris, j’écris le mien les mêmes jours.
Cinq ou six dates par semaine, ses absences répétées qu’il expliquait
après : les dimanches, presque tous, pour la famille les visites,
quelques excursions mais rares (et pour des raisons secrètes). J’écris
en parallèle pour les dates, seulement pour elles, j’écris en ne
faisant rien pour que mes pensées se calquent sur les siennes. Surtout
ne pas relire ce qu’il écrivait le même jour, surtout ne pas faire le
corps qui prolonge, surtout pas la vie satellite. Et que mes traces ne
soient pas des commentaires.
Il n’écrirait pas que ses dépits, il y aurait les bonheurs de l’époque
et ceux intemporels. Sa naïveté parfois trop présente, les moments
d’insouciance. Il pourrait avoir une passion peu commune, au contraire
de rares loisirs semblables aux nôtres, boire et veiller un peu plus
tard certains soirs, courir, lire. Il pourrait n’avoir que son journal
pour se distinguer des travailleurs de son âge. Et pour le reste,
poreux à son temps, à sa classe. Il serait ainsi en équilibre et
touchant.
J’écris et à force il y aura peut-être un réseau de similitudes
involontaires. Mais que tout soit fragile, ténu. Des liens qui seront
imparfaits. Je ne veux pas être son pendant. J’écris mes humeurs, la
sphère tenant captives quelques rues. Tant pis si, de lui à moi, peu a
traversé les ans, si ce sont les contrastes qui saillent, et ce jeu
puéril de relever ce qui paraît aujourd’hui archaïque, des détails
cocasses. Je sais ce qui nous rapproche, je sais pourquoi
l’enchevêtrement n’a pas besoin d’être visible. Je ne cherche pas mon
double.
Te voilà assis dans la rame la vitre en face, regarde. Tu regardes quel est ce visage sur le gris. Tu tiens ton reflet en garde, ta peau et les rougeurs au front tout est devenu gris. C’est le tunnel derrière qui donne de sa couleur à tes traits ; le béton sur tes joues. Tu laisses le tunnel traverser ton reflet, tu ne sais pas si tu te trouves plus laid teinté de la sorte, les lumières pâles de la rame qui s’arrêtent à tes cernes. Tu te regardes, tu regardes outre, tu fixes le tunnel, les blocs, les distances indiquées. Tu traverses ton reflet, tu ne voix plus que le gris, les rectangles verts sorties de secours, le gris granuleux du tunnel. Tu inspectes la courbure ; le métro file bien trop vite pour que tu puisses noter d’autres détails, des défauts, cicatrice, des traces de tout le travail fourni, du métal là ou là. Tu réapprends ton reflet, t’acharnant à briser la perspective.
Il ne se passe plus rien au-delà. Au-delà de la vitre, un miroir simplement, au-delà de toi. Tu ne te souries pas, tu regardes ce que le gris laisse de toi. Tes traits saillants, surtout pas tes yeux qui te semblent maintenant bridés, des yeux que tu ouvres grands, que trichant tu rends cette fois souverains, et cherchant à défaire ce pli près de ton nez, qui ressort, sans rien trouver pour que le gris l’aspire. Et d’autres horreurs, tu n’es plus sûr que ce soit ton visage, des horreurs inédites. Dans les vitres au dehors, devant ton miroir, tu connais les zones minées, les points de ta tête qui te dégoûtent. Dans le gris, pas encore. Tu n’as pas ce reflet depuis longtemps, tu découvres encore des pièges. C’est le tunnel qui reprend ton visage, tu regardes au-delà. Tu te forces, tu sais que tu ne te délecteras pas longtemps du béton, qu’il lui manque la possibilité d’étrenner d’autres formes. Tu fais de ton mieux pour tenir, il n’y a personne sur le gris, tu luttes contre ton reflet qui s ‘agite t’échappe et grimace, ton reflet qui attend que tu le regagnes.
Tu essayes autre chose, tu regardes la personne à tes côtés, puis son reflet dans le gris, tu vas d’une luminosité à l’autre, du visage à l’image, tu n’as pas l’impression que la personne y perde autant que toi. Sa figure est quasiment la même, son air d’abandonner ce qui nuançait l’affliction. Elle ne s’occupe pas de toi, de ton reflet tourné vers le sien, de ton insistance. Tu la regardes des deux manières, tu ne comprends pas ce qu’elle a pour rester deux fois la même. C’est sa torpeur ou s’en foutre, c’est peut-être toi qui négliges ce que le gris happe ou lui dessine. Tu oublies tout cela quand le métro s’arrête, dans la station des lumières qui éclaircissent ton reflet, le transforment en esquisse. Tu te vois mal. Et tu te vois deux ou trois fois dans la vitre, tu connais un peu cette histoire. Tu dis le reflet de reflet, c’est ton visage de plus en plus atténué, qui va jusqu’à se fondre dans le gris. Tu regardes tes doubles amoindris, tu les fais bouger, tu cherches à oublier le reflet initial. Celui qui renferme bien trop de ta peau, et t’attriste le plus, celui qui te ressemble en pire. Et tous les autres sont si distants, des lignes incomplètes, des squelettes, tous les autres te concernent à peine. Maintenant tu te vois trois fois dans la vitre, tu ne veux pas savoir si la personne à côté se multiplie de la sorte, tu te dis que tu es le seul. Tu choisis un croquis, tu le sors, tu le remplis, tu te dis que tu te décides. Enfin tu peux te faire. Tu laisses dans le gris les particularités que l’on t’a imposées, tu fourres tout cela dans la vitre.
Et le métro redémarre, tu perds tout ce que tu avais construit. Tu recommences à chaque arrêt, conscient qu’il n’en restera rien, tu t’incrustes toujours dans le gris. Tu ne penses qu’à ces instants où tu pourras prendre le dernier reflet et le modeler selon tes souhaits, retoucher ce que tu cèdes aux passagers. Tu ne vois plus le tunnel, tu ne te vois pas en sortir, métro aérien le temps de deux arrêts. Tu réalises enfin, ce n’est plus le même gris, tu vois ton corps décalqué sur les choses au dehors. Sur le parking, sur le gymnase, la fumée qui en sort, sur le vide. Ton reflet ne tient plus sur rien, il lévite. Tu vois la vitre et du ciel au-delà, c’est cela qui te perce. Tu n’oses plus regarder, gris plus foncé, toi tatoué puis se retirant de cette ville. Ce visage sur des bouts de ciel, des couleurs mais toujours pas ta peau, tu n’oses plus deviner quel est le semblant qui demeure. Tu attends que le métro revienne sous terre, c’est ton plongeon dans le même gris. Gris granuleux du tunnel, gris fade du reflet. Tu n’en peux plus de te voir, tu fais des têtes en secret. Tu attends que quelque chose vienne au-delà, qui ne sera pas plus toi, et qui pourra t’attendrir.
Tu dis : je n’ai de peur que moi-même. La crasse des têtes. Je n’ai de peur que la crasse, que ces têtes au-dedans de ma tête. Et qui fument, s’interpellent et sans hygiène jusqu’aux croûtes de terre. Je n’ai de peur que les têtes m’empêchant d’ingérer des aliments solides. Et je vois la crasse de la peur, les lèvres jaunâtres tabac, moi-même qui fume rempli d’une tête qui fume. Je n’ai de peur qu’en-deçà. Que quelqu’un écarte avec force mes mâchoires et voit. Les têtes de la peur. Les lèvres qui n’ont jamais été de moi. Que quelqu’un entende les voix d’autres têtes et comment elles butent puis déballent leurs syllabes de combat. Je glisse ma main en gorge, je mets ma main sur la crasse d’une bouche. Je cache la peur d’une bouche, d’une seule à la fois. Les autres bouches à peur, parlent. Parlent de la crasse de ma gorge, de toutes les fumées avalées, des fables en suspension, ingérées. Les peurs générales. Je n’ai de peur que d’admettre les têtes. D’écouter, de plonger dans la gorge et de regarder la crasse voler d’une bouche à l’autre, selon les souffles. Je n’ai de peur que d’admettre. Des croûtes de terre sous des croûtes de têtes puis de peurs. Et de parler mes autres voix. Et de parler la même crasse qu’en-deçà. Et je vois les têtes grossir dans ma gorge, je ne vois plus ma glotte. Je vois des lèvres sangsues parois. Je n’ai de peur que ces lèvres, des langues cachées, des langues de peur.
En face b ajout d'une rubrique en vrac ( laboratoire - ratés - archives)
Chacun choisit un livre qu’il hait, pour son style, pour ses situations-imitations, pour sa construction trop commune, chacun apporte ce livre et se concentre assez pour s’y introduire. Vous êtes n’importe quel personnage, le héros ou le figurant aux conduites stéréotypées. Vous n’êtes pas entrés là pour obéir, vous viciez ce livre abhorré. Vous pensez des horreurs, vous les dîtes, vous réfléchissez jusqu’à vous figer. Vous faîtes ce que vous voulez pour que l’histoire dévie. Ce n’est pas vous qui l’écrivez, vous êtes ceux qui sapent. Vous attentez au convenu, le livre perd une page, quelques autres, livre n’est plus qu’une brochure, puis un feuillet. Un paragraphe, vous oubliez que tout autour il y avait une histoire.
Tout au Nord de l’île : notre rocher. Personne d’autre ne prend le
temps d’y accéder, ou la peur des remous en-dessous. L’eau frappe
parfois fort, gicle jusqu’à nous mais c’est rare, c’est notre rocher
plat et de là on voit les étendues de fougères, derrière, ou la mer. On
voit aussi la file de ceux qui veulent monter au phare, de tout petits
corps, trop petits pour savoir s’ils nous destinent quelques regards.
Je m’en occupe peu, et de la mer pas plus : tant d’eau m’inquiète. J’ai
toujours les jambes dans le vide et je regarde en contrebas. Des heures
rien qu’à cela.
Ce qui s’écrase, s’écrase encore, la mer est plus agitée ici que
n’importe où sur l’île, le vent plus usant. Je râle parfois contre le
vent, sa manière d’attenter aux quelques histoires qui devraient
m’occuper. Mais nous venons là car c’est la côte encore brute, si l’on
oublie le phare. Ce sont quelques recoins que l’on garde, sauvages tant
que l’on s’y tait. Je ne voudrais pas les décrire, je ne pourrais pas,
je ne connais de mots pour aucun paysage.
J’aimerais les apprendre, ces mots, pour ici. Pour que mes phrases ne
se remplissent pas que des rues. C’est ce que je murmure sur notre
rocher, à chaque fois, et la même question : imagine, demain je
m’installe ici, alors qu’est-ce qui s’écrit ? Ce qu’il me reste sans la
ville ?
Sans la ville sans moi sans mes autres, passants appropriés.
Immeuble – foule – métro – déplacement – bruit de fond – haine.
Parfois je lève les yeux : quand le bruit d’un bateau m’y oblige. Je le
regarde jusqu’à ce qu’il s’éloigne, j’aime ce qui trouble ainsi la
perspective. Mais au large c’est souvent l’ordinaire, quelques combats
de mouettes, des bouées que la mer attaque. Je n’attends plus rien de
remarquable, même minuscule, n’importe quel intrus qu’on pourrait
étudier, vampiriser pour des phrases à venir.
Notre rocher, pour des méditations d’avant ce temps, au siècle des
Romantiques. Mais l’époque interdit cette emphase, tolère à peine un
peu de fureur. Le paysage n’a pas tant changé, mais notre manière de le
transcrire.
Ici, si tu t’installes ici, tu écriras d’abord ce qu’il te reste de la
ville. Des images à liquider. Tu sais que certains sons ne t’ont pas
encore quitté, des formes, une géométrie qui sera longue à disparaître.
Tout ton imaginaire souillé par la ville. Tu y arriveras peut-être, au
bout de quelques années, à t’inscrire dans une zone de plus en plus
éloignée, à penser des structures brutes. Tu écriras des lieux
broussailleux mais abstraits, qui ne seront pas encore d’ici. Peut-être
n’écriras-tu jamais d’ici. Tu sais, ce sont des décors
interchangeables, il suffit de remplacer quelques mots précis, tu
tromperas n’importe qui. Crois-moi, les lieux ne décident pas. Il n’y a
pas, pour chacun, de déductions, de narrations particulières. Tu
écriras partout le même bruit. Tu feras sans la ville, sans ce qui
n’était qu’un cadre, une facilité. Tu mettras un peu plus de temps pour
t’extirper la même nuit.
le personnage
n’est pas Taku Sugimoto
se dit : puisqu’un guitariste y arrive
se dit qu’il suffit de transposer
s’empêche chaque jour un geste puis un autre
croit que tous ou presque se retirent
commence par les gestes récents
commence par les poses
n’est pas Taku Sugimoto
se dit qu’il faut élaguer comme il élague
se dit qu’il faut transposer ici
pense que chacun devrait se retenir ainsi
pense aux mouvements parasites
essaye d’être un peu
essaye d’être un peu moins dilué
se fait au silence
essaye d’être dans chaque geste
essaye d’être dans ses mots
pense au bref
pense aux mouvements garnis
veut une intention ou un silence
se dit qu’entre chaque phrase il y aura des jours
n’est pas Taku Sugimoto
cherche à remplir en soustrayant
n’est pas un refus
cherche une tension particulière
sait qu’il sera tout entier contenu
sait des trajectoires qui se résument
se dit : l’austérité, le dépouillement
se dit maintenant débarrassé des dérives
croit voir ses semblables dans la ville
croit qu’ils chargent aussi chaque pas
croit qu’ils soupèsent
mâche ses réponses
mesure
restreint encore les traces et les effluves
n’est pas dans la fiction générale
prolonge les intervalles
n’est pas là
attend dans cette rue, raide
attend une pensée fondamentale
pense à Taku Sugimoto
pense au peu de notes et qu’elles suffisent
se dit que chacun devrait attendre
se répète j’attends
passe d’un geste à l’autre soudainement
passe dans ses gestes
gomme encore des façons
se parle puis se tait
N’admets pas, n’admets jamais, ou attends là qu’ils émondent encore
quelques unes de tes nuits, taillent dans les heures suspectes. Où tu
ne sais plus comment t’offrir le sommeil. Ce sont ces heures qu’ils
retireront d’abord, mais pour toi ton soulagement, ils diront 16/9
tension artérielle quand tu te tords ainsi dans la nuit ; l’insomnie
s’ampute. Elle se cerne comme le reste et toutes ces heures gâchées
bientôt réinjectées dans le jour qui suivra, tu les utiliseras. Ce ne
sera pas trop de temps pour bâtir et tu sais combien tu peux manquer,
ou désoler ceux qui n’attendent qu’après toi. Tu sais ce que tu leur
construis et que ta fatigue ralentit. Tu auras toutes tes heures
rendues, ta force, maintenant compte les jours remplis.
Ils diront que tu pourras penser, penser mieux et au moins ne plus t’y perdre. Quand
tu te tords ainsi dans la nuit, tu ne penses pas tes heures tu laisses
des formes te soumettre, des bruits décider des pensées. Tu laisses
s’éparpiller le peu qu’il te faudrait saisir des cauchemars passés. Ton
insomnie maladie tant et tant qu’il n’y a pas d’heure où tes veines
débordent autant ; à tes tempes des histoires d’effondrements soudains.
Et tu penses à dormir, aux éclairages en panne dans la rue, au livre
qu’il faudrait prendre, déchiffrer dans le noir. Des heures tu vois
pour rien, qui n’éclaircissent rien, des heures n’aidant pas à
comprendre. Ils te diront que les happer c’est tout, tout pour toi ton
soulagement, c’est pour que tu nous reviennes un peu plus vivant.
Tu les oublieras ces heures, et les luttes et les absurdités liées. Tu
sauras t’offrir le sommeil, enfin le corps qui se déposera sous les
vieux draps et t’échappera. Enfin le peu à remuer. Et tu pourras bâtir
ce que tu dois, des jours de vigueur et le temps de poursuivre tes
pensées, sans brisures. Ils te diront d’admettre que les heures ne
manquent à personne, ne manquent pas.
A la manière de l’encore, sur ce lit sale à disposer des mots, selon le même rythme ternaire. La main incapable d’assimiler le délié, pause pause. Je n’en dirai pas plus du taudis et d’y être seul. Ou d’attendre au dehors que quelqu’un faute et ce que j’en ferai de cette brisure minuscule : un mime de matière mais toujours maladroit. Et cette pensée qu’il n’y a que l’encore, dans les situations où je m’ébats, dans les contemplations leur transcription. Du déjà, je ne vois plus ce qu’il y aurait à en sortir – abattu car des ressassements depuis longtemps. Rabâchant des foulées, des circuits et des lieux, des façons de s’évanouir. J’en sais trop de cette ville et des manières de s’y perdre, j’en sais trop d’attendre à tel angle que ce sentiment d’apaisement revienne. Et pour la colère des lieux précis aussi, ou quelques mots la renfermant toujours. D’avance des surgissements qui ne peuvent plus troubler ; je réagis comme je réagis comme ça je pense ici, autrement, là ou avec eux. Je les endors et moi. Et (une phrase de plus où fourrer ce ET dès le début, pour rien, parce que rien ne vient et qu’il s’agit de diluer- mon errance). Et la semaine passera, le mois, à peine pourrais-je buter sur quelques heures. Des rémissions provisoires, des déviances puisque je n’attends que cela. J’attends que l’encore s’attaque à d’autres ; je n’ai jamais voulu que l’insoluble. Pause, même doser le flou me tracasse, je devrais pourtant n’avoir qu’une langue, tortueuse pour qui, limpide pour qui. Vœu : ne plus attendre pour contrarier ce qui peut l’être de la ville, des gestes qu’elle commande. Vœu : c’est ce jour. Des déchets résolutions dont d’autres gardent les traces, tu avais promis que, j’avais promis que je truquerais mieux mes promesses. Et la semaine passera, le mois, ce jour je ne l’atteindrai pas. Ternaire ; mots qu’on insère avec la certitude qu’une phrase en trois morceaux dira mieux nos heurts ; on coupe l’encore devient un autre encore, prévisible. C’est la phrase longue et fluide qui reviendra peut-être les jours de stupeur, d’inédit, la phrase sans saccades bornes. Pause. Qui s’épanche moins que cela, qui nous endort et moi, parle de voyages et toutes les rencontres arrangées pour feindre qu’il n’y ait que surprise et partout se dévouer. Je ne veux ni cargo ni soi qu’on rature pour tracer leur monde de fééries et de poubelles. L’encore, dans chaque pays qu’il faudra traverser, dans le corps. Cycle, je reviens sur le même lit sale, cette page salie elle aussi. Je reviens sur ce qu’on partage d’étendues, de limites, le périmètre de nos élans. N’importe quelle rage déjà rage il y a longtemps. Sur ce lit j’attends, je promets d’autres jours.
Vue 1. Sur le lit des miettes de tabac, des clefs, un
cendrier où dépassent quelques allumettes ; l’homme fume, qui se
voudrait pensif qui se dit tel qui fait de l’indolence son histoire
d’ici. Il peut rester cette heure, puis celle qui suivra, à inventorier
les façades croisées dans la semaine, ou les gestes dont il faudra se
départir. Ceux qui ne disent pas tel ; des agitations mais ce n’est pas
la vie au-dedans, c’est ici la tension impensable ( qui lacère, elle
vient d’outre lui).
Vue 2. Sur le même lit mais vide de babioles, l’homme repense à l’ombre
particulière, une main - derrière la vitre opaque - qui s’agitait puis
faisait un signe indéchiffrable. Ni appel ni secours, ensuite à plat
contre la vitre. Si longtemps qu’il avait fini par se lever et aller
griffer l’ombre, des formes sous les ongles. La main s’était retirée
très doucement, et lui : qui s’appuie, qui croit aux choses assez
solides encore pour nous retenir.
Vue 3. Sur un banc l’homme lit, est partout alors, lit : « demeurer
exactement tel que je suis à présent, le pire ». Il n’y a plus de
phrases amples, d’attendre encore avant de céder sous des mots
identiques. Il ne faut plus ce trucage constant qui le faisant
contempler son livre comme paysage passé. Le pire, se soustraire aux
bruits alentour, aux bruits du livre, au sol même jusqu’à léviter et
attendre que tout s’engouffre au-dessous. Une vieille dame passe il
retombe, il pense ce pire que le pire n’est pas outre.
Vue 4. Sur le même banc mais sans livre, l’homme écoute quelques
enfants édicter les règles d’un jeu mystérieux. Balafres au silence,
soit à qui hurlera le plus fort, à qui fera se rameuter le plus
d’hommes en colère. Petits corps petites voix aux stridences anodines,
il voudrait crier à leur place qu’on crie parce que rien ne passe des
valeurs et mérites. Qu’on recrache. Il sait que le jeu ne le soulagera
qu’une seconde, qu’il reprendra ses postures initiales, sinon.
Par nos noms, plus jamais par nos noms, qu’on ne puisse plus nous héler. Qu’on nous dise corps et les nôtres ont heurté assez d’équivoques. Nous serons des masses autour de la fontaine. Qu’est-ce que ça peut faire - à nous - nous faire - d’être. Que peut nous - nous faire. Par nos noms nous étions encore de ces villes, de ceux qu’on visite, nous étions à demeure. Ceux qui s’arpentaient encore, des images en accordéon puis dépliées : des vues de nous depuis quelles hauteurs. Nous ne pouvions qu’être, nos noms. Nous serons plus, serons peu, serons le débarras d’identités salies. La fin d’être au silence.
Il s’approche, il nous dit qu’il aimerait parler. Que c’est dedans depuis bien trop longtemps, deux jours entiers sans trouver de visages. Il nous dit qu’on ne parle pas assez, les gens en général, qu’est-ce que ça fait de s’encombrer de phrases qu’on aurait dû dilapider. Des caillots, il dit qu’il sait que l’image ne vaut rien, mais c’est à cause des deux jours de silence obligé, on finit souillé par le fond commun de la bêtise. Il nous dit sa pulsion soudaine, parler, peut-être que si nous l’avions vu hésiter, atermoyer avant de nous aborder, peut-être aurions-nous eu le temps de composer des visages moins accortes. Pourquoi pas descendre à la station suivante, oui c’est déjà notre terminus. On lui dit que nous ne sommes ni l’un ni l’autre très bavard, ce n’est pas pour lui ou parce qu’il nous ennuie, ce n’est pas une excuse surgissant au hasard. Il sourit, il comprend : quand on voit la tête des gens. Il se présente Philippe et nous serre la matin. Elle c’est, moi c‘est, sa moue puis il me dit qu’il y a pire. Il rit, il dit je vous avoue j’ai un peu bu. Ça fait vingt ans de célibat alors les week-end je ne sais pas, je ne sais pas contourner autrement le présent devant moi. Il a un peu bu, boit, boira. Il nous dit qu’il ne sait pas très bien ce qu’il dit, il parle pourtant sans trop d’accrocs. Sa cohérence, on dirait plutôt qu’il dessoûle. Ses questions qui semblent d’abord incongrues, le dernier Bashung l’avez-vous écouter, les Rita Mitsouko vous aimez, moi j’aime, c’est la voix de Catherine, vous savez cette voix qui malmène au-dedans, car c’est à moi qu’elle parle. C’est cette impression bizarre que ce n’est que pour moi, vous savez parfois je ne me souviens plus d’autres voix. Peut-être n’a-t-il plus que cela, quelques disques une bouteille, des présences de deux jours, des présences qui suffisent à refondre le décor. A saturer la tête de pensées moins froissées. Il ne dit rien pendant quelques instants j’ai le temps des regrets. Je pense au lieu, le métro qui tronque tant les voix. Si c’était dehors qu’il était venu nous parler, quelque part sans cette gêne d’être entendu par tous, ici ils ne peuvent pas s’en empêcher. Je sens l’ironie des propos susurrés, et si c’était moi j’aurait fait, si c’était moi je l’aurais rabroué, ils n’ont qu’à assumer ce qu’ils tolèrent. Il nous dit qu’il connaît notre honte, il dévisage les autres passagers et reprend : il y a ceux qui vous plaignent et ceux qui vous jugent plus sévèrement, vous n’auriez pas dû me répondre. Il voit une jeune fille entrer, un grand chapeau sur la tête, il dit : soit on est mort soit on est sous un parasol, je crois que je préfère être mort. Je crois que ne se forment jamais assez de mots pour évider tout le corps. Il nous serre la main et nous dit que c’est sa station la gare, qu’il va descendre et que ce soir encore, beuverie. C’est un adieu mais le malaise ne durera pas qu’une heure. Ce seront peut-être deux jours entiers de sa présence, deux jours à lui construire une histoire. Il nous a assez dit pour qu’on devine ses dérives, chacun nos phrases aussi pour décrire le lieu où il doit vivre. Moi je vois un deux pièces, pas si minable tu sais, et son métier ce doit être. Toi tu laisses surgir une toute autre fiction, tu saisis d’autres indices, tu extrapoles. Chacun fait de lui un homme selon ses creux. Nous attendons de le revoir, Philippe cheveux longs t-shirt rouge, nous attendons qu’il nous dise que. Nous attendons, sans compassion à rebours, sans pitié, juste ce qu’il remuait de tristesse et qu’il nous a transmis.
L’année je ne sais pas et en colonie les réfectoires se ressemblaient
tellement, nos gloussements aussi. J’avais douze treize ou quatorze
ans, déjà moins impatient lorsque l’on annonçait : courrier,
distribution du courrier, vous vous taisez ou. Moins désolé d’une
lettre et ses dix lignes quand d’autres ouvraient rageusement leur
colis. Je lisais oubliais, tout cela n’était plus que corvée car il
faudrait répondre. Il faudrait s’appliquer et toujours fabuler.
J’aurais aimé qu’un maladroit, coude heurtant une carafe, noie lettres
et paquets. Mais déjà chacun regagnait sa chambrée, pour relire ou
répondre, s’assoupir ou comploter.
En colonie ce n’est pas dans ces lieux-là que j’ai lu la seule lettre
encore confinée dans ma mémoire. Nous étions un petit groupe d’enfants
adolescents parti camper et un midi ils avaient amené vivres et
courrier. Alors dans ces montagnes non plus il n’était pas question
d’être tranquille, toujours les traces des pères mères, des tâches plus
claires sur nos peaux rougies. Certains n’avaient même pas ouvert leur
missive, fourrée dans un sac et ces mots attendront qu’on respire
autrement. Mais lui n’en avait pas différé la lecture, lui : un ami
provisoire, comme tous ceux que je rencontrais ici. Parfois
correspondre avec l’un d’entre eux, quelques semaines de plus, jamais
assez pour croire qu’il pourrait me manquer, devenir autre chose que ce
corps colonie.
Lui il recevait autant de lettres que les autres, une ou deux par
semaines et celle-ci n’avait rien, rien de remarquable. Il nous l’avait
montré pour la photo sur la carte, patrimoine insolite de chez lui -
peut-être. Et un curieux ou moqueur avait lu à haute voix, papa maman
t’embrassent fort. Je ne me souviens plus des autres banalités
incrustées, ces mots nous les avions tous et ils finissaient par se
confondre. Je veux dire, s’il n’y avait pas eu un autre nom papa maman
et David t’embrassent fort, si personne n’avait demandé qui, tout
aurait subi la même érosion. Mais il nous avait expliqué David, dit
qui.
David mon petit frère, c’était mon petit frère et maintenant un corps
je marche avec. David aurait six ans j’en ai le double. Mes parents ils
disent que ce n’est pas qu’une ombre, ce cliché détestable, qu’il
demeure mais où. Dans chaque lettre ils écrivent que David m’embrasse,
ce sont eux mais je ne crois pas qu’ils mentent. Je sais, cela parait
bizarre aux autres ; on m’a demandé qui. Je réponds qui, David aurait
six ans sa mort personne ne la nie. On prolonge juste un peu, quelques
années encore pour qu’il nous déserte doucement. Je ne sais pas quoi
dire, pas faire comprendre, ce n’était qu’un secret ruminé et la langue
du dehors ne peut que l’altérer.
Je crois que personne n’avait ri, personne n’osant non plus étendre
devant nous la fadeur d’autres mots. Peut-être n’avions nous pas tout
bien compris mais assez pour qu’aucun recueillement ne paraisse
factice. J’aimerais retrouver mes pensées d’alors, d’enfant adolescent
face à une telle histoire, retrouver l’enchaînement des impressions, si
j’étais triste ou non. Cette lettre je crois n’y avoir plus pensé
pendant quelques années, avoir rangé David parmi d’autres prénoms
quelconques. Pourtant son grand frère j’aurais dû lui écrire longtemps,
un jour voir de l’autre côté. Du côté de cette famille entière et de
leur enfant mort. Demandé qui, si je ne construis pas une fiction
indécente, fondations mensongères. Et peut-être savoir ce qu’ils en ont
fait de David, maintenant écarté ou toujours dans leurs lettres. Si ce
qu’ils portent encore, c’est un corps une idée.
Je ne saurais toujours pas les juger, parler de deuil normalité, leur
dire qu’on enterre ou qu’on brûle pour parler au passé. Je ne saurais
plus rien du malsain du sensé, écoutant leurs palabres sur cet enfant
qu’ils devinaient halo, toujours autour. Ou un refus moins imagé, David
faire comme si, David t’embrasse encore, ce n’est pas que ton double.
Peu importe le flou d’une rencontre improbable, je ne sais même pas si
je veux qu’ils m’expliquent, j’espère seulement marcher quelques heures
le long de la même rive. Peut-être sentir leurs corps qui en
traîneraient un autre, comme on le fait dans nos villes sans jamais
rien avouer. Ils étaient eux que l’on serait enfin, ceux qui n’avaient
pas su cacher.