1

le jeu consisterait
à perdre notre pouls
cinq jours

à omettre
les signes de persistance

à oublier
d'être au monde

2

les réverbères soudainement en panne
nuit de campagne - en ville

c'est ne pas voir
qui fait s'émietter les objets
se cacher les possibles

le monde se vide : tout ce qu'on ne peut plus nommer
s'absente

3

au loin les grues pivotent

un exercice,
chorégraphie qu'on dirait inventée
en temps réel

elles portent de lourdes charges -
comme nous
comme la constance des contractures

on se mitonne des instants vacants
pour les lorgner au loin
s'en rapprocher
mimer de la main leur tournoiement

on bâtit ce qu'elles bâtissent,
avec nos yeux
une créativité à peine factice

on imagine
des structures, un monde non neutre

4

l'après nuit blanche
la voix de même, qui vibre de vertige
la voix bientôt recouverte
des bruits
des pattes
des pigeons
sur un toit
musique concrète qui nous toise
nous enfle
nous
bientôt nous dormirons
debout
épouvantails urbains à pigeons musiciens
et les rares passants, déguisés en trotteuses
nous réveillerons de leurs secondes

5

je suis parfois un homme de barbarie
partition perforée et circonscrite
quelqu'un me joue
tourne la manivelle à son rythme
je parle à fréquence constante
je souris
je suis
de circonstance
je grince harmonieusement

je suis toujours un homme de barbarie
et quelqu'un me joue faux

6

on se dira
collectionneur de plaies

on se dira
les dix bouts de peau
lisses     et propices
aux parures qu'on revêt en heurtant


7

les bâtiments que j'aimais
n'attendent même plus ma présence
pour s'animer
ils transpirent
l'hospitalité indistincte

les embrasures de portes ne coincent même plus de doigts, doigts salis d'indélicatesse, doigts communs

les bâtiments - les miens
sourient mécaniquement
digèrent
mes marques
jusqu'à en faire
de fausses traces de doigts
(sur des vitres invisibles)

8

c’est 21 heures et des miettes
quelque chose, quelque obstacle, un passage
piéton qui s’offre à la lumière,
à nous, c’est la lumière du matin qui se cogne
à nous au passage

c’est le flottement dans un état parasitaire
dans des miettes de lumière
tu dis le jour pourrait se lever maintenant
à 21 heures et des miettes
c’est la possibilité d’une fraude
d’une fente
tu dis il pourrait se coucher maintenant

c’est la faille – tu t’acharnes
à la propager – tu l’écartes de tes mains
c’est l’aurore
que tu décalques ce soir

9

parfois les chemins qui serpentent
parfois les chutes de silhouettes traquées par des ravins
comme le décor nous suit
maladroit
puis nous intègre

et l'on s'attache à lui - à elles
scènes abstraites d'un cours d'eau à nos trousses
on s'attache aux menaces

et l'on garde le square dans le dos
et mille rues nous cernant
autant de paysages
nous pourchassant

et l'on oublie l'exil
on s'attache
à une géographie intime
de l'embuscade

10

tu n'as jamais vraiment su éviter
les flaques boueuses
que tous contournent à part toi
tu as fait un peu pareil avec moi
du rentre-dedans
alors que les autres s'inventaient des détours
des urgences
pour m'éviter ne pas se cogner
j'étais là
impassible comme une flaque boueuse
tordu comme un pylône déformé de crampes électriques
j'étais là
un obstacle à la droiture des trajectoires
au bon déroulement des promenade familiales
et tu as glissé un pied sur moi
j'étais perméable pour la première fois
tu es rentrée à tâtons dans mon anatomie suspecte
t'introduisant doucement
j'étais perméable à toi

11

enfin on rêverait
de pouvoir modeler
l'acier du lieu
comme est malléable
l'image endurée

12

de ces nuits
on aurait soutiré les attraits 
gardé les heures
qu'on usera bientôt 
sans jamais plus répondre 
de soi

13

corps sur pilotis
on ne sait ce qui nous soutient ainsi
peut-être un chuchotement
il y a longtemps entendu
des lieux confus
où l'on aimerait - de nouveau -
s'inscrire

14

Il y a un grand miroir par terre qui reflète des immeubles, reflète toutes sortes de verticales. Et nous marchons dessus, dessus le miroir et bientôt nous faisons partie des immeubles reflétés, des façades.
Nous faisons partie des immeubles.

Je ne sais pas tellement – toi une fenêtre peut-être et moi une fenêtre ou un volet dessus. Peut-être est-ce cela la drôlerie, est-ce le désir d’abolir les distances.
Nous faisons partie des immeubles.

Tu te penches, tu prends une brique dans le miroir, une brique reflétée.
Tu la tiens et,
ce qui compte, dis-tu, c’est d’intégrer les sites, de connaître la dureté urbaine. Ce qu’il faudrait, dis-tu, c’est un monde qui nous collerait au même niveau que les matières, aplanirait les perspectives. Doucement tu pleurniches, avec ta brique, ton drame reflété.
Tu penses sûrement que deux dimensions suffiraient amplement à nos
C p O e R u P r S s.

15

tu doses tes dons
tes mimes de pluie
et moi
je me construis sur tes climats

16

Ce métier de ne plus écrire, de tout reprendre même, ce qu'on avait donné à lire sans plus de contentement que dans l'instant. Les lettres retirées par paquets, que ce soient la rature, la touche effacer que les doigts ont déjà bien usée. Ce seul but : retrancher un mot par journée. Ce seront des années, puis s'en prendre aux souvenirs.Ce métier de ne plus écrire, se retenir, juste les mains occupées à trouer la brume d'autres villes.

17

dans tes rires
j'ai cherché celui de la fatigue - le don
des nuits blanches - celui juste
à l'issue de la panique
celui qui faisait
s'enfouir celui de l'oubli

18

à l'oreille, à la tempe je ne peux plus
même plus savoir où le battement éclate
et ce qui s'y cachait
un quai, un trait d'ici
au sursaut
le souvenir d'avoir désappris