Il clignait des yeux, un œil puis l’autre, alors
qu’elle n’y parvenait jamais. Un
problème de motricité peut-être, avec
toutes ces choses, ces particularités du corps, ces gens qui
bougent leurs oreilles, touchent leur nez avec leur langue et lui qui
clignait seulement des yeux. Pas besoin d’un cil
coincé là pour cligner, cliqueter, besoin
d’elle. Avec juste un peu d’appréhension
à l’idée de la voir s’irriter
pour ces jeux stériles, la contorsion ou
l’incongruité physique la plus ravissante. Elle
gagnait souvent : elle parvenait sans douleur à tordre ses
doigts en arrière, encore, mal rien
qu’à la voir faire, tordre ses doigts
jusqu’à ce qu’ils touchent quasiment son
poignet, veux-tu bien arrêter.
Alors, un petit baiser pudique pour bien lui signifier
qu’elle était victorieuse, une fois de plus, une
fois se taire sur ses lèvres.
Au moins, puisqu’elle ne réussissait pas
à cligner des yeux, pouvait-il croire qu’elle ne
charmerait pas d’autres hommes à distance, pas de
la sorte. Il restait les sourires, la langue sur des lèvres
qu’on humecte avec sensualité, mais
l’attacher, la séquestrer, non.
Il frisait seulement la jalousie, un peu de terreur et
d’événements pour se soustraire aux
soupirs, un peu de sur-jeu. En haut de certains escaliers, pourquoi ne
pas observer les hommes qui la reluquaient, regard d’emprunt
?
Surtout, ils paradaient, elle et lui, dehors. Surtout lui, qui disait la pluie, les typhons, qui disait son besoin d’elle. Pendant longtemps.
L’échantillonnage.
En musique : les beaux sons, les beaux fragments qu’on capte,
qu’on assemblera par la suite. Une sorte de puzzle
qu’il ne faudrait surtout pas réussir
parfaitement, laisser les imperfections émerger. Un son
qu’on mettra près d’un autre sans
qu’ils ne s’emboîtent pour autant.
Les échantillons d’elle.
Tout était parti d’un jour de longue distance,
combien de kilomètres à avaler ? Il
était là, un tombeau sur la carte, elle ici, un
autre, toutes les combes entre eux, tout ce drame bien construit,
parfaitement entretenu. Il lui restait encore deux mois à
subir, deux mois près des monts, un prêt de
pilules qu’on ne rendra jamais. L’impatience lui
fit tracer des lettres et des lettres, tordues, comme les doigts, des
mots auxquels elle répondait avec assiduité. Des
mots pour une demande toute simple, un désir qu’on
oserait à peine taxer
d’étrangeté : peux-tu, tu peux,
m’envoyer une mèche de tes cheveux ? Elle
l’envoya.
Un échantillon d’elle.
Mais ce n’était pas comme en musique, sons rugueux
qu’on réarrange, il ne voulait pas la
recréer différemment, surtout pas obtenir
d’elle plusieurs échantillons qu’il
aurait pu assembler à sa façon. Il cajolait
seulement la mèche de cheveux, toute petite boîte,
la mèche bien rangée à
l’intérieur, sortir puis câliner les
cheveux. Après il pouvait imaginer un corps, des nerfs,
autour, semblant d’elle.
Deux mois passèrent, deux mois à bien triturer les petits cheveux tous les soirs, trésor, piste qui nous mènera directement à leur propriétaire, elle, éperdument fripée.
De retour il continua, certains soirs, à caresser le petit tas tout doux, certains seulement, toutes les fois où elle s’endormait avant lui, où l’insomnie rôdait. Et lui, lui et son doudou d‘adulte, bien asphyxié dans sa paume. L’étrange sentiment, très bref, d’une plénitude qu’il devait à sa compagne, seulement à elle. Il raisonnait sur sa puissance, tous les pouvoirs qu’elle avait donc pour qu’un simple morceau d’elle le calme ainsi, toute la sensiblerie qui l’envahissait alors. Il se cambrait une dernière fois dans le lit, tordait sa crainte d’une nuit blanche et s’engouffrait dans la fente.
Un peu plus tard, un autre voyage forcé, plus long
celui-là. Se retrouver mélancolique, passer
d’autres portes, grincements osés et plancher qui
craque sans raison, personne ne l’arpentant. Il passait
d’une pensée à l’autre, mille
petits motifs maquillés de brume, défilaient en
lui, un seul était un peu plus récurrent :
l’envie renouvelée d’un autre
échantillon d’elle. Quoi ?
Un poil. Venant certainement de ses bras, morceau insignifiant enfermé dans un petit sachet en plastique. Il l’observait à la lumière, loupe, attentivement et puis très vite s’en lassa. Ca ne valait pas de beaux cheveux blonds, gras mais plus facilement palpables. Il rangea le poil, l’avala peut-être.. Ce n’était pas suffisant pour lui faire supporter le manque, corps d’apparat, souffrant tellement.
Un ongle. Très dur. Contre lequel aurait pu se cogner plusieurs peurs. Mais il aurait fallu gérer des tendresses sans réceptacle, elle n’était pas là, elle, pour capturer ses gestes langoureux. Il se devait de ne pas aller trop bien, de ne pas trop vivre sans elle. C’était le contrat, c’était la règle amour : pas vraiment le droit au bonheur en l’absence de l’autre. Il fallait s’astreindre à un masochisme discrètement désiré. L’ongle, toucher l’ongle, aurait pu compromettre cela, à long terme, jamais.
Dernier échantillon d’elle, dans une belle
enveloppe, un morceau de peau. Il espérait qu’elle
n’ait pas eu trop mal, pas s’accaparer une autre
douleur, un froid puissant.
Sa peau sans odeur, sans vie. Il restait interdit, ou
absorbé par ce fragment. C’était elle,
plus que le reste, bien qu’apparemment anodin ou mort.
C’était le souvenir de sa nudité.
Un lit, elle qui longerait les draps et lui qui la plaquerait dessus et
personne pour servir l’éveil.
Un autre matin, vers la fin de leur éloignement, un paquet
qui le surprit. Il trouva d’autres poils à
l’intérieur, poils pubiens, comme
c’était marqué sur le mot
l’accompagnant. Elle lui faisait une sorte de cadeau,
qu’il vive bien leur sixième et dernier mois de
longs longs chemins à distance.
Il prit
renifla
il sentit l’odeur bizarre.
Cette même odeur qu’il, selon les jours, trouvait
détestable ou enivrante. Son sexe. Très vite dans
ses narines, très vite sous ses yeux, images bien nettes.
Il avait passé six mois sans le sexe de sa compagne, il le réalisait seulement (les quelques frustrations éphémères ne comptaient pas), faisant se fissurer ses stratégies d’aveuglement, d’honneur, charabia bienséance. Il avait les échantillons, il avait oublié son sexe, peu à peu. Une dose prélevée chaque jour, comme un empoisonnement inversé. Désintoxication du corps.
Six mois sans son sexe et la jolie touffe dans sa main qu’il agitait, agitait contre son pénis nu. Il lui faisait un amour vif, faire l’amour. L’échantillon vivait, ne faisait plus semblant d’avoir un corps autour, semblant d’elle. Une drôle d’indépendance, des fonctions vitales qui pouvaient émerger.
Il passa sa nuit à cajoler tous ces fragments, séparément, ensemble, des gourmandises. Cela lui suffisait, il se doutait bien que, dorénavant, il n’aurait plus besoin d’un vrai corps autour, d’elle.