Nous aimons peu cette église, précisément parce que tu la détestais.

Tu geignais, chaque fois passant devant, t'en approchant, médisant sur ces lignes trop minimalistes, cette modestie des matériaux, grossière, faussement provocante. On bâtit si peu d'églises, disais-tu, on bâtit si peu d'églises, et il faudrait qu'elles ressemblent toutes à cela, si dépouillées, ne faisant nullement écho en nous, écho en toi, écho ?
Tu ne comprenais pas l'acharnement des architectes à enrayer tout début de singularité (liberté ?) ; toi qui aimais tant les fioritures incitant aux génuflexions, même mentales. Toi et ton amour de la profusion, ornementations, vitraux flamboyants et immenses, décorum surcharge.
Pourtant, ici, nous t'admirons moins volubile, calquée sur ces derniers mois. Immobile. Ici, nous ne pleurons pas.

Missel reliure ancienne page 32 : tu es morte tant de fois, dans tant de lieux, avec cette tristesse isochrone qui t'ornait depuis si longtemps, que tu n'es pas à pleurer.

A cela nous ferons semblant de croire, tu y tenais tant à la transmigration des âmes, ton âme, en priorité. C'était grand principe, faux secret que tu transmettais à ceux que tu acceptais comme compagnons, un rite préalable. Critère d'entrée : qu'ils fassent au moins semblant d'être sensible à tes digressions sur la réincarnation. Il suffisait de bien déguiser nos pensées, de ne pas dire combien tu étais folle, tu étais folle.
Tu l'étais.
Nous le serons, aujourd'hui, d'adorer tes anciens propos, de les faire notre. Fous d'y croire une heure, vagues descriptions de tes états antérieurs.
Samsara.
Ici, nous t'admirons morte, tu reviendras autre, objet, animal, vapeur ; tu reviendras folle, objet craquelé, animal enragé, vapeur puante. Tu reviendras église gothique, loin de cette modernité abhorrée.

Maintenant nous dirons les lieux qui t'accueillaient.

Tout d'abord il y avait la longue bande de graviers qui menait à chez toi, bordée de bosquets, haies, jamais entretenus. C'était l'intrusion d'une sauvagerie, autour jardins des autres bien plus soignés. Tu répétais, sérieuse-souriante, n'avoir jamais glissé ton âme dans le corps d'une jardinière, femme au sécateur prolongement de la main. Tu le regrettais peut-être, mais préférant la parole, longues traînées de mots.
Tu recevais quiconque était prêt à t'écouter, jamais l'idée d'engager un jardinier, toujours kidnapper l'attention des autres, guetter leurs dérobades. Tu vivais d'être entendue, vivais dans une vieille bâtisse aussi délabrée que ton corps.

Ne pas prendre soin de soi, on reviendra, on empruntera d'autres formes, âmes ou flux bientôt véhiculés par d'autres enveloppes.

C'était ainsi que nous caricaturions tes pensées, ton laisser-aller dans la boue, les ravins. C'était peut-être éviter les lézardes, pauses qui tracassent, autant te déplacer secrètement dans la case illuminée, autant le regretter maintenant.
Tu recueillais donc les autres, les pommadais en échange d'une écoute prolongée. Aussi, tu nous servais volontiers verre de gnôle, verre sale, plein d'empreintes crasseuses, verre qui revigorait, apportait juste ce qu'il fallait pour nous reconstituer un caractère, et tant pis pour la vigilance.
Pour la fatigue, la notre, après tant de coups avalés, il y avait ce lit, fond d'une petite pièce, lit aux ressorts usés. Le plus souvent nous n'évitions quand même, avec ce mal de dos, qu'il déclenchait à l'aurore, le plus souvent nous t'adressions tes adieux raccourcis, abrégeant d'autant notre lassitude.
Ici, ceux qui ne nous connaissent pas, ne te connaissaient pas plus, pourraient nous envisager cruels, durs à rebours, à médire sur toi maintenant que tu es censée être figée. Nous sommes sincères, l'ennui tu le savais, l'ennui que tu faisais naître, c'était dit, depuis longtemps digéré. S'en préoccuper t'aurait paru malvenu, pour tout dire emmerdant, autant que ces histoires de gens pilotage automatique trouvant une quelconque satisfaction à tailler leurs haies ; ceux-là, oui, peuvent se taire à présent, missel silence page inconnue. Nous sommes sincères, nous t'aimions haut bas cours de la bourse, parfois de sérieuses embrouilles, colères, parfois éclaircies.
Nous t'aimions ainsi ridée par les mots ressassés, puisque que nous t'écoutions à distance, reposés.

Ce serait médire aussi, si tu étais immobile infiniment, mais, nous le répétons, tu reviendras, nous nous inscrivons dans ces espoirs surface, espoirs qui t'auraient tant plu, c'est notre accolade, tapes sur le dos, au-delà des signes qui disent que tu es morte, morte au monde, morte à nous, morte aux déambulations (encore un des tes plaisirs).
Ta démarche ~ tu tombais presque ~ donnait d'étranges impressions. Tes déambulations donc, ta principale occupation après parole parole. Jambes bien assez jeunes encore pour faire crisser les sols, pour s'appuyer fortement sur les différentes matières, en ressentir les infimes changements. Tu revendiquais un amour faussement singulier des graviers, disais répétais que tu en aurais bien mis partout, triste qu'ils soient réservés à l'extérieur. Partout, salon, chambre, débarras.

Des graviers pour sentir que l'on marche, à l'opposé de ces sols synthétiques donnant l'impression que nos pieds restent en l'air, quelques millimètres en l'air.

Des graviers c'était une marche organique, répétais tu répétais, et nous, hochant de la tête, c'était se faire un peu mal quand tu étais pieds nus, douleur ~ tu vivais donc. C'était simpliste, cette idée de vie au bout des pieds, émouvant pourtant.

Un autre lieu. Banc au bord du canal, eau salie par ce qui s'écoulait de deux tuyaux plongés dedans. Eau salie où nous n'aurions pas même osé tremper un doigt, tu y glissais la main entière, les deux, pieds aussi. Tu faisais cela naturellement, aucune provocation, comme un lavement qui n'aurait rien eu de mystique. Où l'on ne voyait pas GANGE dans tes yeux.
Puis, regagnant le banc, tu parlais, cette fois personne pour t'entendre, sauf, parfois, famille de canards ombragée par de grands arbres (Bébés canards suivaient Maman canard, Papa canard, à l'écart, guettais les ennemis potentiels).

Là, sur le banc, entamer le psaume païen.
Tu disais sûrement que tu avais été grande, son contraire, maigre, l'inverse, qu'au fil du temps tu avais été réciproquement toi et les autres / empruntant tant de voies / piochant chez chacun de quoi te constituer. A la fin, ce collage que tu pensais être devenue, tu ne pouvais le dissocier de manières, manies, lubies, c'était bien toi, malgré les pièces dépareillées, composites, qui te formaient. C'était ton charabia.
Tu mâchonnais habitudes, et toujours personne pour t'entendre, pour t'objecter ses principes, rire de t'imaginer mosaïque, patchwork, mot si gerbant : gerbes de fleurs aujourd'hui, tout cela se suit.
Nous te prolongeons.
Nous ne faisons rien d'autre que te propager dans les mémoires, point par point, obsession par obsession, manière que tu apprécierais, toi au mille motifs, se rejoignant finalement, arbre généalogique qu'on remonterait, mènerait au même point de départ, unique, cette idée de réincarnation.
Nous ne pouvons mieux dire que : tu fonctionnais par strates. Descendances ajoutées, il suffisait de forer, retrouver ainsi l'origine, ce thème qui t'obsédait.
Sur ce banc ( gravé dessus au canif par un inconnu deux cent jours avant la fin ), tu nous en parlais aussi, les fois où, fous, nous t'accompagnions en ce décor bucolique. Partout, peu importait les lieux, tu radotais, le paysage n'influait pas sur toi ; tu aurais pu parler champêtre, parler détritus envahissant l'herbe, non, cela t'indifférait plus ou moins, seulement un mot méchant par là, comme pour les églises modernes, pas plus.
Tu disais avoir eu tant de vie antérieures, mais dans celle-ci, une seule passion finalement, un seul sujet digne d'un phrasé longue-durée.

L'obsession avait ceci de parfait qu'elle faisait tout naître, responsable du meilleur, du pire, faisait tout pousser, mots et gestes, acceptant par là-même ses ratés, échecs. Les fois où tu perdais la parole deux secondes, fois où tu parlais futilités, fumisteries trente secondes, fois où tu sentais muscles picoter-réclamer des occupations primaires comme passer le balai, fois où la musique t'attirait. Tu ne pouvais, entièrement, te coller à ce mur de rabâchages, une désunion intégrée avec plus ou moins de bonne volonté.
Bien sûr, nous te romançons un peu, qui intéresserais-tu sinon, qui trancherait tes couches verticalement pour y trouver des indices, mobiles de ta façon d'être ? Nous t'inventons légèrement, mais c'est la vérité que tu aimais tant un certain livre, tétralogie envahissante.
La Mer de la Fertilité ~ Mishima.
Ce serait t'obscurcir que de ne pas en parler, tu y trouvais idées, motifs à discours lancinants. Avec la métempsycose sous-tendant toute cette œuvre. Bien sûr, tu ne niais pas le truc d'écrivain, prétexte de la transmigration de l'âme pour suivre des personnages différents, se focaliser alternativement sur chacun, alibi permettant une certaine continuité. Mais ta tristesse, à chaque fois que l'un d'entre eux mourait, puis émotion joie quand on le retrouvait, réincarné, vivant. Ca, tu ne pouvais t'empêcher de frémir et les autres, nous, devaient frémir pareillement, tellement satisfaits, supposés satisfaits, de partager tout cela avec toi.
C'était livre monde, livre toi, livre indissociable de tes mimiques. C'était toi que nous lisions sous la plume d'un japonais, seppuku, au style très littéraire, pureté savante. Tu en venais à mimer la pureté, à te confondre avec tel ou tel personnage, un instant.
Nous faisions de toi une fiction.
Nous suivions tes péripéties dans le livre d'un autre, lui aussi t'avait créée.

Mais ici, nouveau lieu qui t'accueille, ici tu es vraiment, large boîte en bois. Quel bois déjà ? Nous avons choisi cercueil premier prix, tu reviendras, ce n'est pas comme si tu allais y pourrir, comme si tu avais besoin que ce soit bien hermétique.
Ce lieu, au-dessus de nous, l'église, lieu et religion que tu appréciais peu, mais nous appliquons de vieux principes, vieux réflexes de chrétiens.
Ce lieu, nous.
Et d'autres personnes, sur d'autres bancs, prient pour toi, aucun de ceux-là ne croient vraiment que tu reviendras, tu leur avais mal injecté tes croyances, désirs. Ce sont des faux.
Nous, vrais, nous ne prions pas, nous repensons à toi, détails en travers de tel partie du cerveau. Comment, pour te séparer de la peine, tu marchais. Comment, nous voyagions devant tes yeux, chacun. Comment, en braquant divers faisceaux sur toi, nous t'appréhendons mieux, découvrons amitié posthume, mais exigeante.
Ici, nous ne sommes sûrement pas plus de trois à t'admettre réellement. Cinquante qui te pleurent, trois sans chagrin, proportion malheureuse. Trois qui, ce soir, pourront boire de ta gnôle en douce, riant, attendant ton retour. Nous pourrons même dormir dans ton vieux lit, c'est là que nous tiendront le mieux éveillés, à l'affût d'une porte s'ouvrant, vent rentrant, toi dans un corps différent.
Nous serons fous plus d'une heure finalement, fous longtemps, comme tu l'étais.
Tu l'étais.
Nous nous insérerons dans le même livre que toi, même fiction, tu feras bien un peu de place pour trois nouveaux personnages, seconds-rôles. Tu t'occuperas de créer de nouvelles intrigues, nouveaux réseaux d'interactions.
Tu nous accepteras, juste renversement des choses.

Tu nous diras
comme un merci
en un peu plus silencieux