Nous aimons peu cette église,
précisément parce que tu la détestais.
Tu geignais, chaque fois passant devant, t'en approchant,
médisant sur ces lignes trop minimalistes, cette modestie
des matériaux, grossière, faussement provocante.
On bâtit si peu d'églises, disais-tu, on
bâtit si peu d'églises, et il faudrait qu'elles
ressemblent toutes à cela, si
dépouillées, ne faisant nullement écho
en nous, écho en toi, écho ?
Tu ne comprenais pas l'acharnement des architectes à enrayer
tout début de singularité (liberté ?)
; toi qui aimais tant les fioritures incitant aux
génuflexions, même mentales. Toi et ton amour de
la profusion, ornementations, vitraux flamboyants et immenses,
décorum surcharge.
Pourtant, ici, nous t'admirons moins volubile, calquée sur
ces derniers mois. Immobile. Ici, nous ne pleurons pas.
A cela nous ferons semblant de croire, tu y tenais tant à la
transmigration des âmes, ton âme, en
priorité. C'était grand principe, faux secret que
tu transmettais à ceux que tu acceptais comme compagnons, un
rite préalable. Critère d'entrée :
qu'ils fassent au moins semblant d'être sensible à
tes digressions sur la réincarnation. Il suffisait de bien
déguiser nos pensées, de ne pas dire combien tu
étais folle, tu étais folle.
Tu l'étais.
Nous le serons, aujourd'hui, d'adorer tes anciens propos,
de les faire notre. Fous d'y croire une heure, vagues
descriptions de tes états antérieurs.
Samsara.
Ici, nous t'admirons morte, tu reviendras autre, objet, animal, vapeur
; tu reviendras folle, objet craquelé, animal
enragé, vapeur puante. Tu reviendras église
gothique, loin de cette modernité abhorrée.
Maintenant nous dirons les lieux qui t'accueillaient.
Tout d'abord il y avait la longue bande de graviers qui menait
à chez toi, bordée de bosquets, haies, jamais
entretenus. C'était l'intrusion d'une sauvagerie, autour
jardins des autres bien plus soignés. Tu
répétais, sérieuse-souriante, n'avoir
jamais glissé ton âme dans le corps d'une
jardinière, femme au sécateur prolongement de la
main. Tu le regrettais peut-être, mais
préférant la parole, longues
traînées de mots.
Tu recevais quiconque était prêt à
t'écouter, jamais l'idée d'engager un jardinier,
toujours kidnapper l'attention des autres, guetter leurs
dérobades. Tu vivais d'être entendue, vivais dans
une vieille bâtisse aussi délabrée que
ton corps.
C'était ainsi que nous caricaturions tes pensées,
ton laisser-aller dans la boue, les ravins. C'était
peut-être éviter les lézardes, pauses
qui tracassent, autant te déplacer secrètement
dans la case illuminée, autant le regretter maintenant.
Tu recueillais donc les autres, les pommadais en échange
d'une écoute prolongée. Aussi, tu nous servais
volontiers verre de gnôle, verre sale, plein d'empreintes
crasseuses, verre qui revigorait, apportait juste ce qu'il fallait pour
nous reconstituer un caractère, et tant pis pour la
vigilance.
Pour la fatigue, la notre, après tant de coups
avalés, il y avait ce lit, fond d'une petite
pièce, lit aux ressorts usés. Le plus souvent
nous n'évitions quand même, avec ce mal de dos,
qu'il déclenchait à l'aurore, le plus souvent
nous t'adressions tes adieux raccourcis, abrégeant d'autant
notre lassitude.
Ici, ceux qui ne nous connaissent pas, ne te connaissaient pas plus,
pourraient nous envisager cruels, durs à rebours,
à médire sur toi maintenant que tu es
censée être figée. Nous sommes
sincères, l'ennui tu le savais, l'ennui que tu faisais
naître, c'était dit, depuis longtemps
digéré. S'en préoccuper t'aurait paru
malvenu, pour tout dire emmerdant, autant que ces histoires de gens
pilotage automatique trouvant une quelconque satisfaction à
tailler leurs haies ; ceux-là, oui, peuvent se taire
à présent, missel silence page inconnue. Nous
sommes sincères, nous t'aimions haut bas cours de la bourse,
parfois de sérieuses embrouilles, colères,
parfois éclaircies.
Nous t'aimions ainsi ridée par les mots
ressassés, puisque que nous t'écoutions
à distance, reposés.
Ce serait médire aussi, si tu étais immobile
infiniment, mais, nous le répétons, tu
reviendras, nous nous inscrivons dans ces espoirs surface, espoirs qui
t'auraient tant plu, c'est notre accolade, tapes sur le dos,
au-delà des signes qui disent que tu es morte, morte au
monde, morte à nous, morte aux déambulations
(encore un des tes plaisirs).
Ta démarche ~ tu tombais presque ~ donnait
d'étranges impressions. Tes déambulations donc,
ta principale occupation après parole parole. Jambes bien
assez jeunes encore pour faire crisser les sols, pour s'appuyer
fortement sur les différentes matières, en
ressentir les infimes changements. Tu revendiquais un amour faussement
singulier des graviers, disais répétais que tu en
aurais bien mis partout, triste qu'ils soient
réservés à l'extérieur.
Partout, salon, chambre, débarras.
Des graviers c'était une marche organique, répétais tu répétais, et nous, hochant de la tête, c'était se faire un peu mal quand tu étais pieds nus, douleur ~ tu vivais donc. C'était simpliste, cette idée de vie au bout des pieds, émouvant pourtant.
Un autre lieu. Banc au bord du canal, eau salie par ce qui
s'écoulait de deux tuyaux plongés dedans. Eau
salie où nous n'aurions pas même osé
tremper un doigt, tu y glissais la main entière, les deux,
pieds aussi. Tu faisais cela naturellement, aucune provocation, comme
un lavement qui n'aurait rien eu de mystique. Où l'on ne
voyait pas GANGE dans tes yeux.
Puis, regagnant le banc, tu parlais, cette fois personne pour
t'entendre, sauf, parfois, famille de canards ombragée par
de grands arbres (Bébés canards suivaient Maman
canard, Papa canard, à l'écart, guettais les
ennemis potentiels).
Là, sur le banc, entamer le psaume païen.
Tu disais sûrement que tu avais été
grande, son contraire, maigre, l'inverse, qu'au fil du temps tu avais
été réciproquement toi et les autres /
empruntant tant de voies / piochant chez chacun de quoi te constituer.
A la fin, ce collage que tu pensais être devenue, tu ne
pouvais le dissocier de manières, manies, lubies,
c'était bien toi, malgré les pièces
dépareillées, composites, qui te formaient.
C'était ton charabia.
Tu mâchonnais habitudes, et toujours personne pour
t'entendre, pour t'objecter ses principes, rire de t'imaginer
mosaïque, patchwork, mot si gerbant : gerbes de fleurs
aujourd'hui, tout cela se suit.
Nous te prolongeons.
Nous ne faisons rien d'autre que te propager dans les
mémoires, point par point, obsession par obsession,
manière que tu apprécierais, toi au mille motifs,
se rejoignant finalement, arbre généalogique
qu'on remonterait, mènerait au même point de
départ, unique, cette idée de
réincarnation.
Nous ne pouvons mieux dire que : tu fonctionnais par strates.
Descendances ajoutées, il suffisait de forer, retrouver
ainsi l'origine, ce thème qui t'obsédait.
Sur ce banc ( gravé dessus au canif par un inconnu deux cent
jours avant la fin ), tu nous en parlais aussi, les fois où,
fous, nous t'accompagnions en ce décor bucolique. Partout,
peu importait les lieux, tu radotais, le paysage n'influait pas sur toi
; tu aurais pu parler champêtre, parler détritus
envahissant l'herbe, non, cela t'indifférait plus ou moins,
seulement un mot méchant par là, comme pour les
églises modernes, pas plus.
Tu disais avoir eu tant de vie antérieures, mais dans
celle-ci, une seule passion finalement, un seul sujet digne d'un
phrasé longue-durée.
L'obsession avait ceci de parfait qu'elle faisait tout
naître, responsable du meilleur, du pire, faisait tout
pousser, mots et gestes, acceptant par là-même ses
ratés, échecs. Les fois où tu perdais
la parole deux secondes, fois où tu parlais
futilités, fumisteries trente secondes, fois où
tu sentais muscles picoter-réclamer des occupations
primaires comme passer le balai, fois où la musique
t'attirait. Tu ne pouvais, entièrement, te coller
à ce mur de rabâchages, une désunion
intégrée avec plus ou moins de bonne
volonté.
Bien sûr, nous te romançons un peu, qui
intéresserais-tu sinon, qui trancherait tes couches
verticalement pour y trouver des indices, mobiles de ta
façon d'être ? Nous t'inventons
légèrement, mais c'est la
vérité que tu aimais tant un certain livre,
tétralogie envahissante.
La Mer de la Fertilité ~ Mishima.
Ce serait t'obscurcir que de ne pas en parler, tu y trouvais
idées, motifs à discours lancinants. Avec la
métempsycose sous-tendant toute cette œuvre. Bien
sûr, tu ne niais pas le truc d'écrivain,
prétexte de la transmigration de l'âme pour suivre
des personnages différents, se focaliser alternativement sur
chacun, alibi permettant une certaine continuité. Mais ta
tristesse, à chaque fois que l'un d'entre eux mourait, puis
émotion joie quand on le retrouvait,
réincarné, vivant. Ca, tu ne pouvais
t'empêcher de frémir et les autres, nous, devaient
frémir pareillement, tellement satisfaits,
supposés satisfaits, de partager tout cela avec toi.
C'était livre monde, livre toi, livre indissociable de tes
mimiques. C'était toi que nous lisions sous la plume d'un
japonais, seppuku, au style très littéraire,
pureté savante. Tu en venais à mimer la
pureté, à te confondre avec tel ou tel
personnage, un instant.
Nous faisions de toi une fiction.
Nous suivions tes péripéties dans le livre d'un
autre, lui aussi t'avait créée.
Mais ici, nouveau lieu qui t'accueille, ici tu es vraiment, large
boîte en bois. Quel bois déjà ? Nous
avons choisi cercueil premier prix, tu reviendras, ce n'est pas comme
si tu allais y pourrir, comme si tu avais besoin que ce soit bien
hermétique.
Ce lieu, au-dessus de nous, l'église, lieu et religion que
tu appréciais peu, mais nous appliquons de vieux principes,
vieux réflexes de chrétiens.
Ce lieu, nous.
Et d'autres personnes, sur d'autres bancs, prient pour toi, aucun de
ceux-là ne croient vraiment que tu reviendras, tu leur avais
mal injecté tes croyances, désirs. Ce sont des
faux.
Nous, vrais, nous ne prions pas, nous repensons à toi,
détails en travers de tel partie du cerveau. Comment, pour
te séparer de la peine, tu marchais. Comment, nous voyagions
devant tes yeux, chacun. Comment, en braquant divers faisceaux sur toi,
nous t'appréhendons mieux, découvrons
amitié posthume, mais exigeante.
Ici, nous ne sommes sûrement pas plus de trois à
t'admettre réellement. Cinquante qui te pleurent, trois sans
chagrin, proportion malheureuse. Trois qui, ce soir, pourront boire de
ta gnôle en douce, riant, attendant ton retour. Nous pourrons
même dormir dans ton vieux lit, c'est là que nous
tiendront le mieux éveillés, à
l'affût d'une porte s'ouvrant, vent rentrant, toi dans un
corps différent.
Nous serons fous plus d'une heure finalement, fous longtemps, comme tu
l'étais.
Tu l'étais.
Nous nous insérerons dans le même livre que toi,
même fiction, tu feras bien un peu de place pour trois
nouveaux personnages, seconds-rôles. Tu t'occuperas de
créer de nouvelles intrigues, nouveaux réseaux
d'interactions.
Tu nous accepteras, juste renversement des choses.
Tu nous diras
comme un merci
en un peu plus silencieux