Je regarde : son bruit se voit.
Quelque chose est là, à hauteur des enceintes, une matière que je ne
fantasme pas. Et qui s’altère, mute sans cesse.
Rayée, lacérée puis lisse.
Que je ne créée pas, une matière plaquée d’abord sur les autres images,
les lieux qui naîtraient plus tard de ce bruit, les narrations quelques
secondes pour croire qu’il est encore question de nous. La matière
cache tout, l’affront c’est seulement cela, c’est que l’on ne puisse
plus écouter, c’est que l’on voie.
D’abord je ne dérive pas, je ne pense à aucune catastrophe aucune
ville, le bruit est devant moi, froid, ne contenant rien qui se décode.
Pour les rêveries il y aura d’autres nuits, pour les caprices aussi. Et
la masse se développe, souille ses vieux contours, puis se replie. Il y
a cette zone, que je pourrais vaguement délimiter, où le bruit tient,
maltraitant les bords ; quelques centimètres carré sans
couleurs.
Corps du bruit, j’aimerais en approcher, le décrire aussi froidement
qu’il se cogne. Corps et ses torsions, quelque chose d’encore trop peu
connu pour que j’y projette des formes anciennes. Ce qu’on voit on ne
sait pas le dire, dans les phrases des cavités prévues pour nous gêner.
Je pose un mot, mais il ne cerne pas la matière, restant l’écorce. Les
allégories, les symboles, tout est mensonges empilés, un bloc cherchant
à reproduire le bloc de bruit, une manière d’échouer.
Pure salissure, étrangeté, je n’aurai jamais de langue aussi
façonnée, et pour paraître fruste et brute. Même : accumuler
l’air et crier de tout ce que je porte malgré moi, cela ne suffirait
pas à détruire autant que lui.
Sa langue, mais il ne parle pas, il fait vociférer ses machines, des
proférations sans justifications, on le pense. Juste là, seulement
maintenant. S’abattant arbitrairement. Une langue pour ne jamais
dialoguer, pour se croire.
Je ne chercherai pas à le comprendre, à démêler ce qu’il confie,
soliloque à ne pas attaquer. J’aime mieux croire à l’infondé – que sa
langue égare toujours ma pensée. Et irréductible, qu’elle me fasse
longtemps subir ses assauts ; impénétrable, et pour ça ne me
lassant pas.
Maintenant j’entends vraiment, sans jamais épuiser plus que
des fragments. Des jours et des heures à se laisser saisir par ses
ambiances, céder du temps, toujours plus, à ce qui file. Je ne retiens
que quelques crissements. Son bruit et ce qu’il en reste : des
signes de mon absence. Ces instants où je pouvais disparaître, où je ne
savais plus mon corps, enfin.
Je me souviens, un peu, de ces évaporations, de ma tension que le bruit
s’accaparait. Elle s’ajoutait aux distorsions, aux esquisses de
rythmes, soudainement sacrifiée.
Musique de mon extinction.
Maintenant j’écoute vraiment, non plus ce que mes organes ressassent,
leur grondement continu, j’écoute celui qui les fait taire. Et
j’aimerais apprendre, pouvoir me rejouer, seul, les sonorités
abrasives, mais on ne garde rien du désastre, c’est sans écho qu’il
s’achève. On ne sait jamais son bruit quand il s’est tu, on subit une
coupure aussi froide que le reste, si nette. Je cherche le calme
réverbéré, je ne prolonge que des songes.
Après, c’est longtemps que je me tais, incapable d’intercaler de
nouveaux sons entre moi et le lieu. De peur aussi que quelque chose
m’échappe, et si maintenant je ne savais plus prendre ma voix.
J’attends, silence tension silence, affrontant le revers du bruit,
qu’une transition aurait rendu moins douloureux, peut-être des
hurlements au-dehors, mais on se heurte à la langueur des heures trop
tardives.
Musique pour corps, me disaient-ils, musique pour esprit, les
deux, tour à tour ou à la fois, je me fiche de cela, des distinctions
déjà indigentes, maintenant caduques. Musique de ma dispersion, j’en
oublie le vocabulaire de la désolation. J’en oublie des plaintes et des
contractions, des bourdonnements intérieurs entrecoupés de stridences.
Et sans tenter, juste assis et peu à peu sans savoir.
On laisserait le bruit ruiner corps et esprit, leur fusion, nous offrir
d’être neutres. Un temps pour les indifférents, les vidés.
L’ennui même n’est plus une notion connue, à laquelle je rattacherais
les moments de flottement, quand le bruit semble se reconstituer,
prendre le temps d’assembler à nouveau les ruines. Ces pauses ne me
raniment jamais.
Je croule sous sa langue, à en omettre la mienne, ce plaisir une minute
de ne plus penser aux mots qui conviendraient, qui seraient de toute
façon inaudibles. Un temps où je ne me parle plus, où l’hébétude
suffit. Je sais maintenant qu’on peut recouvrir jusqu’à mes intentions.
Terne et docile sans regrets. Quand s’affirmer gâcherait tout,
reviendrait à se réapproprier sa souffrance. Je la lui laisse une
heure, les répits sont rares, aléatoires autrement.
Peu importe si, parfois, je reste hors de son bruit, tension
alors enflée d’avoir voulu se léguer, une punition peut-être. Les
excédents me poussant à couper le son rapidement. Ces fois-là je ne les
explique pas, je fouille le contexte cherche les raisons, les humeurs
causes, rarement je devine ce qui a pu manquer. Des expériences ratées,
ce serait moi, seulement moi, une inattention initiale et irréversible,
peut-être un décalage, un reste du bruit des villes, incapable de se
disperser. Peut-être des attentes, des exigences, alors qu’il ne
faudrait rien demander, des tentatives d’écouter son bruit comme
n’importe quelle musique, des dispositions inadaptées.
On apprend à être sans désirs, on apprend la surprise. Ce travail
presque, au début, de se laisser dérouter. Je ne m’oriente jamais. Et
la préparation demande de moins en moins de temps, je sais que ce ne
seront pas ces autres musiques, aimées mais dont on peut s’extraire, je
sais que rien n’est plus opposé, bientôt je suis prêt.
Dans un état où capituler ne fait plus peur.
Ce n’est plus un effort mais une posture longtemps imitée,
maintenant je sais comment offrir mon corps, pour quel angle opter.
J’ai suffisamment expérimenté de torsions, jambes sur ou sous, membres
serrés membres flasques. Tout importe, et négliger les positions bride
trop la force du son.
Le plus souvent immobile, le mouvement c’est lui, et remuer reviendrait
à résister ou à croire que je pourrais lui dérober un peu de sa
puissance, en profiter. L’anéantissement c’est d’abord la poitrine
cédée, mais une certaine raideur pour ne pas se contenter d’être
traversé. Le son, on cherche à le retenir aussi.
Je lui fait face, toujours.
Tout ce qui fait qu’on n’écoute pas par défaut, pas par dépit, qu’on
choisit. Et le moment et le volume, mais fort. Que je ne supporterai
pas le bruit demain comme aujourd’hui, une heure plus tôt peut-être
m’aurait-il déçu, rendu anxieux. Sédition d’un instant, à saisir.
Mais je ne veux plus comparer, cette musique et ses règles, les autres
en ont peut-être moins, qu’importe. Et aussi la situation exigée, quand
le reste se contente parfois d’un peu de silence, d’attention.
Brutalité, violence, sauvagerie, combien de mots encore pour peu dire, pour ne trahir que la surface. Et les métaphores avalanches, guerres, cyclones et machines hystériques, je n’ai jamais vu tout cela, à peine quelques lieux, des bribes d’histoires. C’est peut-être l’exploit : si peu me faire divaguer, dans son bruit ne rien reconnaître, je ne le veux pas.
« Ce ne sont pas des fréquences, des grésillements, des
accumulations successives de couches, ce ne sont pas des ruptures
sonores. Ce n’est même plus de la matière. Ce serait un envers à peine
visible, offert avec ses ombres. Et la minuscule fente où je collerais
un œil, devinant là-bas quelques mouvements, tout ce flou, cette
épaisseur nouvelle. Des formes pourtant proches mais mon incapacité à
leur imposer des contours ; comme si dans nos villes nos corps
s’étalaient, se confondaient avec les structures. De cette fusion
naîtraient des traînées - sillages aux couleurs sombres »
C’est ce que j’écrivais bien avant, croyant encore aux
fictions, me forçant à divaguer, imaginant que c’est ainsi seulement
qu’on explore assez. Mais ces lignes ne trahissent ni moi ni le bruit,
elles ne décrivent qu’un échec. Peu à peu j’ai compris que rien ne
m’obligeait à m‘égarer.
Des abstractions - non, autre chose encore, hors. Que je ne nomme pas. Mes définitions il les explose aussi.
Brutalité, violence et les etc, ma soumission n’impose pas qu’en face
il n’y ait que fureur. Toute la subtilité dissimulée, tout ce qui
malmène plus que le bruit blanc, ou statique. Les silences, les
passages sournois, les variations si brusques. Ce qui est frontal ne
dure pas.
Pour que la stupeur se répète, pour une violence réfléchie,
une brutalité si pensée qu’on se demande si les termes concordent
encore. Je suis dépassé, à user d’un lexique gérant si mal les écarts,
le rare.
Dire qu’au début ce n’était qu’une curiosité, nous sommes si
peu préparés, tellement occupés à démêler d’autres formats, et pris
dans les mêmes schémas. Concevant son bruit comme une caricature,
autant d’excès pour moquer nos maux, nos plaintes. Une bizarrerie,
inquiétante peut-être, mais inoffensive et scrutée à une telle
distance. Encore un fou, avis que je croyais définitif, né d’un
fouillis de clichés. Une fois le jugement initial détérioré, restait la
difficulté.
Encore un fou, un malade, mais le malade c’était moi, d’écouter cela.
Comment leur dire qu’à force on n’y pense plus, on éprouve ? Eux qui me
voyaient inquiet, si j’avais pu leur détailler l’impact qu’avait ce
bruit ou qu’ils me voient, le subissant. Mais je ne suis détruit que
seul. Peu importe la présence, elle réprime toujours les effets. Comme
une moitié, ou moins, de puissance, comme un découpage et les
interstices garnis de leur corps.
Une musique pour organes trop présents, auraient-ils dit,
c’était pour toi. Je ne sais pas quelles conséquences, pour les autres.
Je ne sais pas si je pouvais les forcer à se perdre. Il y aurait eu des
risques à brusquer le processus : de conforter leur opinion tranchée,
surtout d’empêcher pour longtemps un cheminement qu’ils auraient dû
entamer seuls. On ne guide pas, on ne fragmente pas le bruit pour en
rendre l’assimilation évidente. Ce bloc, on y est seul confronté, c’est
notre peau qui s’y adapte. On ne le balise pas pour le suivant qui
l’affrontera.
Mes mots, qu’ils ne s’en servent pas. Je n’ai jamais voulu
agiter devant eux la possibilité de concevoir.
Je ne dérive toujours pas, j’aimerais seulement comprendre mon calme.
Se dire annihilé suffit-il ? Je pense au latent, à une puissance moins
évidente, pour l’instant peu distinguée.
Être attentif maintenant, dans la rue et ailleurs, recevoir
tous les bruits. Mais le sien n’est pas celui de notre monde, de nos
villes, ici je ne trouverai jamais le même apaisement. Tous ceux disant
ce sont des turbines qu’il enregistre, des réacteurs, tous ceux mentant
ou ignorant ce qu’il y glisse, ce qu’il en fait de nos climats. Ses
sculptures du tumulte. Peut-être est-ce là que naît la quiétude, dans
le geste du ciseleur. Ce geste que le propre vacarme qu’il crée
chercher à recouvrir, comme s’il fallait dissimuler aussi ce qui me
tranquillise, rendre l’intention secrète.
Ou est-ce dans le silence qu’il impose à la ville, il pourrait
y avoir dehors une succession d’alertes, des drames plus ou moins
importants, je ne les entendrai jamais. Alors, ce bruit ne serait là
que pour se substituer à celui, souvent confus, de la ville ; il
introduirait assez de nouveautés pour que nos comportements s’y
accordent, changent. Maintenant d’autres causes me régiraient,
j’étrennerais des trajets sans remous. Je ne sais pas si je peux croire
à ce seul remplacement, si c’est son rôle, si d’autres paysages sonores
alors arpentés transformeraient aussi mon corps.
Il n’y aura pas de sommeil, je sais que certains y parviennent, bercés
par son bruit, et moi incapable de seulement somnoler. La veille
prolongée, pas à cause du vacarme, pas directement, comme ces musiques
du voisinage qui gênent, qui gâtent nos fatigues. Il n’y aura pas de
sommeil, même pour cela il faudrait un peu de volonté, penser à une
chute, même là je me manque.
Il y aura cette fin, avec ses contradictions, ses redites. Ne
plus savoir si le bruit me définit, me constitue aussi, depuis le temps
que je l’ai là (je ne sais pas quoi montrer et ce vague est-ce pour
dire que je suis cerné), ou s’il se contente de questionner ce que je
m’oblige à être. Ne plus savoir si les deux peuvent s’exclure.
Il n’y aura pas là de quoi accroître les choix, mais je
faiblis parfois, crois que le bruit ne conclut pas, crée des possibles
qu’il ne m’appartient pas d’approfondir, de décrypter. Je n’aurais
jamais rien à lui répliquer, mais y penser suffit peut-être à tout
reprendre, à mentir un instant, imaginant que quelque chose est
adressé, pas à moi, à une forme qui nous entoure depuis
longtemps.
Et puis, plus rien, son bruit une part de moi ou ce que je ne
suis pas, d’autres failles encore et puis, plus rien. J’attends, des
jours puis des mois, qu’à nouveau on m’atteigne.