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#31


Cette manière qu’ont tous les autres sentiments de se laisser dominer par l’obsession passagère. Je ne ris plus, je ne sais pas si j’aime, si la rage ou l’abattement sont encore alimentés, là où ils s’abritent. Des cloisons restent peut-être perméables, quand ils filtreront tous à nouveau je les subirai plus concentrés encore, plus indomptables. Des sentiments qui auraient eu le temps de se régénérer, de puiser discrètement dans les événements récents de quoi me démolir enfin. Pour l’instant ils disparaissent sous mon geste, mon geste fait, pensé, mon seul geste. Et je suis incapable de devenir autre chose, un attristé ou un fougueux. Ce n’est même plus de la froideur - je n’y pense pas. Je suis au niveau de mon geste, à hauteur d’absence. Dans la rue on verra, quand il me sera impossible de laisser le mouvement m’absorber puis m’être. On verra si le reste revient subitement - un fou rire ou la colère. Ou, progressivement quelques pensées tâchées. Juste ces traces d’une activité souterraine avant des frissons espacés. Enfin se sentir tout entier revenir, jusqu’au prochain geste.


#30


Comme penser que je pourrais m’endormir en mettant la main sur mon oreille, appuyant de plus en plus fort pour filtrer les bruits constants. Ceux au-dehors, ceux d’à-côté aussi, ces voix d’intrus devisant sur des coutumes de pays lointains. Bien sûr misérables, les coutumes. Bientôt les voix ne parlaient plus qu’en phonèmes hachés, saccades résumant assez les défauts de chacune, gardant les pires stridences. Me parvenaient les sons particuliers, reliefs se glissant sous ma main, impossibles à broyer. S’endormir, non : au tympan le pouls de plus en plus vif. Je rêvais de voix monocordes, qu’on aurait créées et imposées à tous, cette nuit. Des voix parfaitement identiques aussi, et personne ne pouvant reconnaître qui venait de parler, à qui répondre. Chacun se taisant (« d’être ainsi indissociable, rien qu’un élément se fondant dans la boue sonore : jamais »). Je rêvais à d’autres modifications possibles ; mais pour longtemps encore, éveillé.


#29


En voiture c’étaient toujours les mêmes regards sur les panneaux, il les fixait longtemps. Cette fois aussi où : nous sommes à 263 km de notre but, puis 205. Puis 216. Dans cet ordre-là, il en était certain. Et la route, maintenant détachée d’une carte quelconque. Il n’y avait rien à faire de ce segment, avec ce simple panneau que quelqu'un avait pu déplacer, mélangeant les distances. Il imaginait un homme s’activant de nuit, s’acharnant à ce que la confusion ait encore sa place dans les lieux du conforme. Et tous ceux troublés dans leur voiture, comme lui, tous ceux qui ne se situaient déjà plus.


#28


Depuis cette boue, rien, pas une question qui se formulerait malgré. Qui parviendrait à surgir. Pas une interrogation qui s’écrirait avant que tu ne sois parvenu à la penser. Comme si tu devais écoper, patiemment, ton crâne ; avec ce qui reste et stagne encore, construire maintenant ce doute, cette question.


#27


Ajout de affres à zone - un abécédaire.


#26


« Ce jour là était sans date ». On traînait tous cette phrase dehors, errant selon. Ce jour là, aux contraintes évacuées, comme un abri creusé dans le mois. On finissait par s’y terrer.


#25


Rentre : jour, sors : nuit, entre les deux le peu de contrôlé : un geste mais rêvé, pour archiver l’heure, l’année. Comme on pourrait tout découper, décréter ce qui serait hier. Chaque journée son nombre arbitraire d’heures, pour vous aussi mouvement tranchant et la pensée : aujourd’hui commence .


#24


« Cela veut dire » ; sa phrase dans une langue inconnue ; « cela veut dire qu’il n’y a pas » ; immédiatement suivie de sa traduction ; « cela veut dire qu’il n’y a pas de réponse ». Qu’il n’y a jamais. Abordant ainsi les errants, les interrogations de chacun, tout ce qu’ils ne sont jamais parvenus à arracher de leur visage. Cela veut dire qu’il faudra encore la contourner, puis s’éloigner, qu’on ne soutirera de sa voix qu’une attaque. Je voudrais que tout dure, transporter longtemps sa phrase. Cela veut dire qu’il n’y a pas, même loin d’elle [ mots accumulés, des obstacles : s’en détourner physiquement ], cela veut dire qu’il n’y a pas à se répondre.


#23


[…] entrée, il s’agissait de fuir le corps et l’époque mais la porte ne donnait jamais que sur une chambre trop connue, mal isolée, où filtrait encore les pensées alentour ; les miennes aussi que j’avais eu sur le seuil et voilà : cette attente d’un dérapage enfin, quand chaque sentier bifurquait vers le même climat, moi, vers des rages évidentes, des redites tant de redites ces jours ; et la pensée de ma passivité, vue de face, rien à en faire sinon l’incorporer de nouveau là, c’était cette lourdeur - ici commence à écrire, soit : explose d’abord les phrases qui surgissent […]


#22


Sa façon de garder la nuit à même sa peau et de s’écrouler juste à notre hauteur, qu’on se sache choisi pour ce secours. Nous l’avions relevé, mais lui : toujours trop loin dans ses histoires pour saisir sur nos traits des images suffisantes, toujours à une telle distance, et de tous.


#21


Ajout de son bruit - texte en partie inspiré par la musique de Merzbow (cf carnets #14 pour écouter un morceau)


#20


J’imagine très bien : une brève station sur chaque banc de l’allée, tous les 87 pas exactement, et y écrire quelques lignes. Selon les formes, la perspective et la fatigue, quels mots se plaquant au premier plan. Quelque chose de l’impression pure, sans élucider le décor, sans fouiller ou subir de seconde salve. Se relever et continuer, au prochain arrêt se retrouver juste en face d’une grue ou d’un cube noir, peut-être se soustraire, peut-être s’y voir.


#19


Ce sont des formes, quand on revient. On les toucherait si on savait qu'elles nous échapperaient, bientôt, le temps pour le corps d'y prélever ses trajets. Puisqu'elles nous menaient : notre absence les rendaient massives, visibles ; avant elles nous étaient, floues. Ce sont des formes, quand on revient, qui parlent de durée, de l'abandon encore.


#18


depuis quand
vous situez-vous
depuis quand les cartes vous tiennent

suffisent à enfermer vos tracés

sur vos flancs des villes tatouées
leurs artères
les coordonnées de corps cernés

depuis quand
êtes-vous repérés êtes-vous
vos bornes


#17


C’est dormir, inusité depuis des mois, le verbe à se remémorer sous un porche où le sommeil cesserait d’être une veille saccadée.


#16


Je suis au même endroit, planté, à attendre que quelqu’un rejoue ta colère, après toutes ces années. Mais personne ne passe, ne te deviendra, et la ville seule ressasse encore ta rage.


#15


Cette heure qu’on étale sur des heures, on y fait tenir dix trajets, des embuscades et des voix – le jour s’y précipite.


#14


merzbow - T 2000


Tu ne sais plus ton corps, enfin.


#13


Ce silence suivant la projection, pour tout garder, pour le malaise. J’emmenais les dernières images. Des traces d’elles dans la quiétude de la ville, des hallucinations peut-être quand l’œuvre s’en prenait aux boulevards. Puis les tamponnait doucement tant les visions devenaient légères et mouvantes, jusqu’au reflux.


#12


Ce qu’on a dû affronter dans la nuit, peu le trahit, une contracture ou une faiblesse quand il a fallu regagner la lumière, une histoire inédite qui semble raconter l’épuisement d’un autre, colle pourtant à l’intensité de nos luttes. On demeure parmi les traces, ne traquant pas les chocs, on sait assez ce qu’on a pu subir, les mêmes charges des mêmes hantises, que les membres aspirent mais ne peuvent entièrement contenir. Au réveil un tremblement où perce le combat que le corps a mené, une portion de ce qui nous forme et nous malmène.


#11


Celui qui sera, demain. Qui compte ses vœux et les crypte, au réveil croira qu’il suffit d’un bref assaut pour en retrouver l’essence. Celui qui tentera, raréfiera la pâleur de croyances mortes. Tout sang changement, et tout ce qu’il étoffera d’organes intacts. Celui qui sera, enfin, et empêchera la patience de défendre ses malaises répliqués.


#10


Suivi de, suivi par, je crée seulement ce corps derrière qui me talonne et m’agit. Sans lui j’aurais déjà cédé l’ardeur aux boulevards, déjà pris les façades pour baliser mes fatigues. Je le laisse longtemps me pister, qu’il rassemble ce que je fus : vif et ignorant ce qu’on découvre en forant. Qu’il double mon passé.


#9


C’était l’enfant de loin [agitée] au téléphone, et sa langue et sa rue qu’elle ne traduirait plus. Elle disposait maladroitement ses doigts, ses mots, prenait vos regards en trop pour des restes d’échecs. Et de près son paquet de mouchoirs à la main, c’était cela son téléphone, elle y parlait vite, comme si l’urgence pouvait prolonger le charme.


#8


Songes d’un texte que j’aurais écrit sans musique dans la pièce, comme si je le pouvais. Songes qui me laissent deviner ce que cela donnerait, j’écris déjà si lentement, ressassant longtemps les mots, variant mentalement les emboîtements. Je décale un nom, rejette des possibles, me prive du plaisir de la rature. La plaie ce cahotement, ce trop de conscience. A croire que je ne suis jamais plus spontané que dans ces heurts. Même quand le son n’accompagne plus le texte mais le guide, non pas des mots dictés mais un rythme. Je reprends les mêmes mesures, me repasse les obstacles. Songes d’une langue dont la fragilité ne s’accommoderait pas à la musique. Songes du cassant. Alors que la plasticité de mes phrases n’empêche aucun entrelacement. Ce que j’écris n’est peut-être que la retranscription de ce que j’entends.


#7


Dans la main de quoi les enregistrer mais la musique d’ambiance recouvrira leurs voix, je le sais. Ne resteront que quelques reliefs, mots appuyés : pourtant banals. Tout ce qu’ils disaient sans constructions apparentes, dans un petit appareillage qui en simplifiera encore la syntaxe. Des interjections suffiront, quelques noms d’amis mais trop tard, déjà, pour escompter des subordonnées. Déjà l’œuvre du court et simple, du cassant le monde en segments reconnaissables. Mais l’épure de leurs dialogues, leurs phrases trop évidentes, finissaient pourtant par frôler l’abstrait. Leurs codes, pour les décrypter il aurait fallu qu’un commencement, qu’une pause, qu’une fin, quelque part, nous guident, que les phrases ne semblent pas interchangeables. Besoin d’un souffle mais ils parlaient désordre.


#6


S’acharnant à voûter vos routes, pour dissimuler le lointain, ses promesses.


#5


Dans l’allée, des arbres dont les branches faisaient comme clignoter le soleil, au rythme de mes pas. Et mes réflexions s’accordaient, aussi saccadées. Dans ces laps d’ombre je ne perdais que des transitions inutiles, tout ce qui relie et empêche de se laisser attaquer par des pensées détachées, accidentelles. Des pensées – aux articulation absentes – aussi brutes que les lieux affrontés.


#4


Sans rien à offrir que l’absence, quand chacun se voudrait dense et s’accumule, avec cette façon de se remplir soi-même de soi, des couches et des couches leur faisant dire : je ne sors pas de moi.


#3


Cet objet au poignet qui donnerait, non plus l’heure, mais des actions, des gestes possibles, donnerait un répertoire de ce que l’on pourrait faire et faire ce que les autres attendent ou son contraire – du mouvement la face b.


#2


Sur les voyages : ils ont fait le Brésil, la Chine, ils ont fait l’Australie et tant d’autres pays. A l’écart, celui qui pense : c’est à peine si je me suis fait.


#1


La musique, cette vitrine de ce que nous sommes et certains qui veulent une devanture lumineuse, tape-à-l’œil, clinquante et qui souhaitent ébahir, qui n’ont jamais le goût de la discrétion – porte dérobée où entrer.


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